Zodiac (mai 2007)

Avec Zodiac, la filiation de David Fincher avec le cinéma des années 70 ne m’a jamais semblé aussi claire et pertinente. En reprenant une structure narrative (le film/enquête, l’intrigue ramifiée) et un ensemble thématique (notamment la question d’un pouvoir invisible, le privilège accordé à la question médiatique) hérités de cette période, le cinéaste, prodige pour les uns, imposteur pour les autres, hausse le ton et livre sans doute l’un de ses films les plus aboutis (avec l’excellentissime Seven, déjà très ancré dans les Seventies). On appréciera d’ailleurs les nombreux clins d’œil qui émaillent cet objet hommage : de Bullitt à L’inspecteur HarryDes hommes du président en passant par Serpico, les références abondent…

Zodiac, une histoire d’obsession

Vous connaissez sans doute l’histoire : Zodiac est un tueur qui sévit dans les années 60-70 et qui ne sera jamais arrêté même si un suspect se dessinera au bout d’une trentaine d’années d’enquête. Pour vous donner une idée de la problématique du film, je pourrais vous citer le déjà excellent Memories of murder. Dans les deux cas, il s’agit d’un tueur impossible à arrêter, il s’agit d’une vérité impossible à circonscrire et à fixer de manière durable. Zodiac, c’est l’histoire d’une obsession qui se transmet d’un personnage à l’autre pour finalement trouver un semblant de dénouement grâce au personnage de Jack Gyllenhall (Robert), qui n’a pourtant, à l’origine, rien d’un enquêteur (il est dessinateur dans un journal). Fincher s’emploie à accumuler les faits, à les faire se succéder sans jamais chercher à les articuler : le film se construit souvent sur du surplace, sur une temporalité lente, du ressassement, donc de l’obsession (d’où l’importance de la durée du film, 2h26 pour une vingtaine d’années d’enquête). Or, cette accumulation déploie la thématique d’un danger impossible à localiser, donc d’un danger omniscient qui déjoue le système tout en s’appuyant sur lui : ce sont la Loi et le journalisme qui s’opposent, se concurrencent, ce sont les innombrables versions d’un même fait, les innombrables suspects qui se confrontent, ce sont les oppositions à l’intérieur même de la police… C’est là je crois l’héritage le plus direct des années 70 où le thème de la paranoïa et la problématique des systèmes (qu’ils soient médiatique ou policier) avait une importance capitale. La vérité est éclatée, brouillée en une multiplicité de signes (d’où l’importance métaphorique et structurante de l’écriture) qui apparaissent dans un premier temps impossibles à déchiffrer.

Approcher la vérité de Zodiac

Le mouvement du film est accumulatif mais c’est justement à travers cette accumulation que Robert va parvenir à approcher la vérité (approcher puisque l’une des leçons du film consiste précisément à révéler que cette vérité demeurera indécidable jusqu’au bout). Que fait Jack par rapport au film ? Il reprend tous les éléments de l’heure et demi précédente puis il cherche à les articuler mais surtout il cherche à confronter, synthétiser les sources. Il incarne la dialectique, l’art de la synthèse, mieux il incarne l’art de la mise en ordre que commande le récit (d’où l’importance dun livre qu’il va rédiger). Le dénouement vient du changement formel et logique qu’impose Jack au film : non plus temps et activité de la collecte, mais temps de l’élucidation et de la narration. Non plus temps du surplace, de la contradiction mais temps de l’avancée et de l’articulation. Mais ce mouvement est pour le personnage perte de soi, entrée dans l’obsession : la vérité n’est pas du ressort de la santé mentale mais relève bien plutôt de la folie que représente toute activité de savoir. Robert ne le résoudra (?) qu’en y perdant sa vie affective, son temps, qu’en se soumettant à la force de l’obsession, obsession morbide et surtout tragique puisque après tout, son suspect numéro n°1 est-il vraiment le Zodiac ? A trop vouloir toucher la vérité, on finit par se brûler les ailes…

Sur un plan formel, on pourra être surpris par la capacité de Fincher à rester dans une forme d’académisme qui privilégie l’art de la composition à l’art du mouvement. Néanmoins, c’est souvent avec le moins qu’on fait le plus. Je citerai l’extraordinaire sécheresse des scènes de meurtre (mention spéciale si je puis dire pour le meurtre à coups de poignard…), l’intensité du climat de paranoïa et de crainte qui s’installe petit à petit. Zodiac est un film d’atmosphère servi par une lumière blafarde, sombre qui sied parfaitement à l’opacité du monde représenté. Le casting est également une réussite avec un excellent Gyllenhall et le toujours génial Robert Downey Jr. Bref excellent film qui marque un net retour en forme de Fincher…

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