box office février 2012

Wassup Rockers (avril 2006, sorti récemment en DVD)

Larry Clark prend de nouveau pour objet la jeunesse américaine et continue à explorer son rapport au monde social, politique voire même idéologique. Ici, nous suivons les pérégrinations d’un groupe de skaters latino issus du ghetto de Los Angeles (South Central) qui partent à la recherche du meilleur spot qu’ils trouveront à Beverly Hills.

Wassup Rockers: musique punk rock, habillement années 70

Le film se centre autour d’un groupe de personnages isolés dans leur propre ghetto (l’isolement est donc redoublé). Cet isolement n’est pas pleinement réductible aux tensions interethniques qui animent ce type de quartier (en l’occurrence ici, le rapport entre la communauté latino et la communauté noire) mais bien plutôt au look et aux goûts musicaux qu’ils se sont choisis, à savoir jean moulant, habillement années 70 et musique punk rock : pour Larry Clark, le skate est symbole d’une liberté radicale et c’est cette liberté, assumée, revendiquée qui place nos personnages au ban du ghetto. Tout est donc, dans un premier temps une question de représentation, de point de vue : méprisés, raillés à South Central, ils suscitent pourtant l’admiration à Beverly Hills, éveillent rapidement convoitise et admiration (voire l’inénarrable scène dans une riche demeure de stylistes en vogue…). Le regard est donc ce qui crée les premières frontières à l’intérieur d’une société et c’est justement ces frontières géographiques, esthétiques, sociales qu’explore Larry Clark.

La jeunesse, le ghetto

En effet, il y a quelque chose de picaresque dans la structure du film… Premièrement, c’est l’errance, les mouvements des personnages qui sont les moteurs narratifs. De nombreux travellings visent à spécifier ce trajet qui va permettre aux personnages de franchir toutes les frontières. Ainsi, aller à Beverly Hills, c’est aller à la rencontre d’un univers social et économique auquel les personnages n’ont, en temps normal, pas accès. Picaresque encore le principe des multiples rencontres qui scandent leur voyage et qui sont autant d’occasions de signifier l’écart entre deux populations (le ghetto est toujours caractérisé comme un « là-bas ») mais aussi de mettre en avant ce qui rapproche les jeunes de ces deux univers. Une scène (l’une des meilleures à mon avis) fait dialoguer une jeune et riche habitante de Beverly avec l’un des skaters : pas de clichés, les deux personnages se livrent, dialoguent, partagent leur ennui ou les difficultés qu’ils éprouvent. Mais, cet espace est aussi un espace qui leur est interdit : pas de hasard à ce que l’une des premières premières rencontres se fasse avec un représentant de l’ordre (scène générique traitée sur un mode bouffon et farcesque) c’est-à-dire avec celui qui fait respecter les différentes types de frontières. Pas étonnant non plus qu’ils soient arrêtés car que viendraient faire des latinos à Beverly Hills ? Voilà en substance ce qu’explique le policier, tenant d’un ordre social qui a décidément bien du mal à accepter l’exercice d’une pure liberté de mouvement (liberté garantie par la Constitution…)… La suite consiste alors à franchir de multiples seuils : de nombreuses barrières sont sautées, de nombreux espaces clos traversés jusqu’au moment tragique où un producteur de cinéma tirera dans le dos d’un des skaters avec pour simple argument « c’était un latino chez moi ». La scène ne doit encore rien au hasard : cet épisode est l’occasion de mettre en question une certaine pratique du cinéma et de dessiner en creux le plein engagement politique et social de Larry Clark.

Racisme sous-jacent

Nous voyons à travers ce film toutes les frontières ethniques et sociales (qui impliquent par là même des frontières géographiques) qui cimentent la société américaine et qui viennent relativiser la portée du fameux melting pot. Car ici, nous sentons tout le racisme sous-jacent qui anime les relations entre communautés. Qu’importe l’origine des skaters, ils sont chaque fois caractérisés comme « mexicains » (l’équivalent du mot arabe chez nous)… Qu’importent leur réalité et leur motivation (simplement skaters) puisqu’un latino est et restera suspect dés qu’il quittera l’espace auquel l’ordre social cherche à le confiner. Wassup Rockers se présente comme un état des lieux social et politique porté par une mise en scène brillante dans sa simplicité même. Son style que l’on qualifie volontiers de « documentaire » (ce qui peut se justifier si l’on considère que les acteurs sont des non professionnels et que de nombreuses scènes sont improvisées selon leur vécu) épouse parfaitement la notion de groupe et réussit à signifier les éléments qui autorisent une identité commune. De même, Larry Clark excelle à montrer les corps impatients, les menus gestes d’un apprentissage sexuel et amoureux (capter le grain de peau, filmer des gestes infimes de frôlement par exemple). La tonalité est aussi bien souvent comique mais ce comique intervient entre deux moments dramatiques, se fait le contrepoint à toutes les vexations, à toutes les difficultés que connaissent nos jeunes skaters. Il permet également de mettre en relief toute la stupidité, tous les faux semblants d’un univers social fait d’argent mais reposant entièrement sur de multiples a priori sociaux et sur de nombreuses hypocrisies.

J’ai vraiment adoré ce film, encore plus en y repensant d’ailleurs. On s’attache très rapidement à ces personnages qui n’ont qu’une solidarité de groupe comme mode de défense face à une société dans laquelle il peine à trouver place. Larry Clark peint la jeunesse avec un talent exemplaire, avec des idées de cinéma simples (par exemple prendre pour temps narratif une simple journée encadrée par deux aubes, alterner travellings et mouvements de pause, distance qui devient par moments empathie) mais qui sont toujours porteuses de sens. Bref, un des tous meilleurs films que j’ai pu voir récemment…

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