La vie des autres (janvier 2007)

Réussite totale pour ce premier film de Florian Henckel von Donnersmarck où le suspens naît idéalement au coeur une réalité historique et politique complexe. Le cadre : Allemagne de l’Est, 1984. L’histoire : Georges Dreyman, dramaturge à succès, et sa compagne, l’actrice Christa-Maria Sieland (prénom prémonitoire d’un personnage en quelque sorte sacrifié) suscitent l’intérêt de la Stasi (police politique) qui dépêche un agent secret nommé Wiesler pour les espionner…

Espionnage de “La vie des autres”

La première partie installe littéralement le cadre d’un film d’espionnage. Le réalisateur ouvre son film sur l’aptitude des agents de la Stasi à débusquer les « dissidents » sous l’apparence des bons citoyens est-allemands (fascinante et ambiguë démonstration anthropologique et comportementale initiale). Wiesler apparaît en ce sens comme une pure fonction, comme un pur moyen d’assurer le contrôle de la population : il est un rouage parmi d’autres d’un système coercitif qui fait de l’observation et de la discrétion des règles d’or. Une fois l’apparence du couple remise en question (il semble en effet adhérer pleinement aux idées du Parti), le réalisateur choisit de montrer avec minutie comment un espace intime (l’appartement du couple) est investi par une organisation qui en prend possession de manière invisible : c’est la mise en place de l’appareillage technique d’observation, c’est la structuration d’un espace où rien ne doit échapper à l’écoute. Première force du film : la peinture concrète de ce système de domination qui confond l’intime et le politique, le privé et le public (qui ne peut s’entendre ici que comme ce qui est sous la coupe de l’Etat).

Scénario brillant

Le suspens naît de l’attente de Wiesler et de sa hiérarchie : quand le couple va-t-il se trahir par la parole ? Quand l’image va-t-elle être contredite par la parole ? Le film fonctionne pour un temps sur ce moment de latence. Le partage de l’intimité ouvre alors à un dispositif complexe : ce couple va devenir la conscience de Wiesler ou plutôt va réveiller cette conscience par la découverte d’un abus de pouvoir (Christa forcé de coucher avec un ministre pour pouvoir jouer). De simple observateur, il va alors devenir metteur en scène : c’est lui qui permet à Georges de découvrir la tromperie (justement par les ressources de la technique…) puis c’est lui qui convainc Christa d’abandonner sa liaison… Or, c’est à partir de ces deux interventions que les amants se ressoudent et choisissent de refuser de se soumettre au Parti. Le scénario est brillant : le couple est au départ innocent (l’observation ne prouve aucune culpabilité) et ce n’est que par le truchement de l’agent (donc d’une incarnation de l’Etat) qu’il retrouve une conscience militante et de rupture. Le principe même de la Police politique se retourne contre elle : c’est l’invisibilité de l’action de Wiesler (c’est-à-dire la capacité à employer les outils de coercition) qui garantit son effectivité…

Rendre impossible l’innocence avec “La vie des autres”

Mais le film refuse tout idéalisme, tout manichéisme : le réveil de cette conscience militante (celle qui doit être la fonction de l’artiste sous un régime totalitaire –l’idée est développée tout au long du film), aussi importante soit-elle (l’écrivain retrouve une inspiration, puis informe l’ouest de la réalité de la RDA), ne peut déboucher que sur un échec : le suspens se déplace et réside dans la réussite ou non de l’acte subversif de Georges (publication d’un article dans un journal de l’ouest). Le principe du système totalitaire est précisément de salir tous ceux qui s’y confrontent, de rendre impossible l’innocence : Georges écrit l’article mais n’assumera pas sa paternité, Christa dénoncera Georges mais choisit de se suicider, Wiesler en sauvant l’un condamne l’autre. Un bémol à ce propos : l’épilogue tend à transformer Wiesler en juste, en figure du héros commun et ordinaire… Pourtant, son « héroïsme » n’est au final que circonstanciel. Son parcours se présente sans doute sous forme de rédemption (ce qui peut évidemment poser problème) à moins que l’on choisisse d’y voir l’exemple parfait d’un retour critique sur soi et sur le régime que l’on sert (fonction marxiste de la prise de conscience) : cette ambiguïté n’a en soi que peu d’importance mais pourrait, pour les âmes chagrines, transformer le film en simple apologue moral…

Scénario bien écrit: agréable

L’écriture du scénario est la principale qualité de La vie des autres. Par un savant dosage entre suspens, étude de mœurs et peinture d’un régime politique, elle parvient à dresser une description saisissante de la vie dans l’ex Allemagne de l’Est… La réalisation n’est pas en reste et sait exploiter pleinement les ressources des décors (je pense à une scène où la présence dans le cadre d’une marionnette renvoie explicitement au contenu de la discussion) et des espaces mis en scène (l‘appartement contre les salles d’interrogatoire par exemple). Il n’y a qu’à voir le brusque changement de ton après la chute du mur de Berlin pour s’en rendre compte, ou se reporter aux deux versions d’une pièce écrite par Georges (la première se coule dans l’esthétique réaliste socialiste ; la seconde est avant-gardiste et abstraite). Vraiment, un film agréable qui peint en creux les dérives d’un régime gangrené par la corruption, l’abus de pouvoir et la perversion de ses principes fondateurs.

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