palmarès juin 2010

Le vent se lève (août 2006)

de Ken Loach.

Catalogué comme le cinéaste de gauche par excellence, pourfendeur des injustices sociales et militant insatiable, Loach revient aujourd’hui avec un film beaucoup plus complexe que l’étiquette collée sur son front. Prenant pour objet une page historique sombre du conflit anglo-irlandais (la lutte de paysans irlandais contre les troupes anglaises des Blacks and Tans, envoyés pour mater les vélléités d’indépendance), Le vent se lève est l’occasion d’amorcer une réflexion sur les conditions de l’engagement politique et de l’entrée de l’individu dans la lutte armée.

Le vent se lève: un affaire de mémoire

Le choix narratif fait par Loach est des plus judicieux : en prenant pour personnages principaux deux frères engagés dans la lutte contre l’occupant, il parvient à relier grande Histoire et petite histoire, autrement dit à mettre en images les liens multiples qui se tissent entre l’individu et son destin national, “collectif”. Le film se construit ainsi sur l’alternance entre trois niveaux narratifs : l’histoire d’un groupe armé c’est-à-dire d’un destin et d’une activité collective à mener ; l’histoire individuelle de deux frères placés au coeur du conflit et devant y répondre et enfin un troisième niveau, que je dirai plus universel et théorique, celui des luttes récurrentes contre toute forme d’occupation injuste (partie didactique et explicative). Le récit marie alors scènes d’action (fusillades, embuscades, plans multiples), scènes intimistes (centrées sur les rapports entre les deux frères, ou encore sur les rapports de tout individu à son cadre familial) et scènes didactiques et/ou problématisantes (les moments où l’on pense le sens de l’action, sa valeur, sa fonction) qui élargissent le propos pour lui donner valeur d’universalité. L’on reconnait d’ailleurs dans cette histoire une part de notre propre histoire tout comme elle semble donner un miroir informant à certains conflits actuels : tout le film est affaire de mémoire, celle qui informe le présent au regard du passé, celle du présent qui se confronte au passé, celle, immémoriale, de la répétition quand les brimades d’un peuple, à un moment donné, trouvent un écho dans d’autres conflits aux caractéristiques semblables…Impossible pour nous autres français de ne pas penser à la seconde guerre mondiale, impossible de ne pas voir dans ses scènes de tortures, d’humiliations un écho à notre propre histoire nationale.

Teddy et Damien dans “Le vent se lève”

Mais revenons au film lui-même. Je crois que l’on pourrait assimiler l’histoire des deux frères à un type de tragédie shakespearienne : les deux sont pris, emportés par un destin national qui fait peser sur eux une fatalité forcément tragique. On voit vers la fin du film Damien (le cadet) dire qu’il ne voulait pas rentrer dans le conflit mais surtout qu’il ne peut, au moment de son exécution, en sortir: le temps est bien tragique pour l’un comme pour l’autre frère puisque tous deux sont pris dans un engrenage qui les dépasse et qui ne leur laisse qu’un choix purement formel. Comment expliquer cette fatalité? Elle est à chercher selon moi du côté de la dialectique entre l’individuel et le collectif : ces deux personnages ne s’appartiennent plus puisqu’ils épousent une cause qui les dépasse, qui les transforme en icones collectives donc à valeur et à signification collectives. Le parcours de Damien est le plus intéressant : lui qui refusait l’action est celui qui, à la fin du film, continue à incarner l’espoir de l’indépendance, celui qui refuse de baisser les bras devant un traité anglais jugé humiliant. A l’opposé, son frère Teddy est déjà un combattant au début du film mais lui se contentera du traité, préférant le cheminement politique à la continuité d’une lutte armée jusqu’à la victoire totale. Il y a là deux figures antagonistes qui se réduisent difficilement à l’alternative réalisme/pragmatisme au regard de l’histoire globale du conflit.

Le force du film

Le force du film est de partir d’un engagement similaire et d’en montrer ensuite les divergences, ce qui me fait dire que le film n’est pas tant sur l’histoire particulière des Blacks and Tans mais bien sur le conflit anglo-irlandais dans toute sa globalité.Or, encore une fois, les destins particuliers se transforment en destins collectifs et nationaux : ce qui s’oppose ici, ce ne sont plus deux individus mais deux postures face à la lutte, deux conceptions de la résistance bref deux Irlande. La fin du film ne propose d’ailleurs pas une nouvelle lutte entre Irlande et Angleterre (ou du moins est-ce de manière détournée) mais bien une lutte fratricide au sens littéral (entre deux frères) comme au sens figuré (entre irlandais même, entre les républicains d’un côté et les nationalistes de l’autre). L’incroyable qualité du film réside donc selon moi dans sa capacité à lier les différents niveaux narratifs, à les dialectiser, les unir. Ces multiples rapports guident une esthétique sobre où aucun personnage n’est mis plus en valeur qu’un autre. L’éclairage ne souligne jamais la figure ou la présence des deux frères : tout est uniformément éclairé, filmé à distance, manière de montrer que le sens des destinées indivudelles est affaire de rapports, de relations, qu’elles se tissent au coeur d’un environnement social, historique ou naturel. Les individus sont ici des réceptacles où chaque mouvement ou motivation psychologiques sont dictées par une problématique collective.

“Le vent se lève” montre la difficulté de l’engagement

L’on reconnait dans ce film tout l’apport que peut avoir le marxisme non pas comme idéologie figée sur ses principes mais comme méthode de compréhension du monde et de la notion de lutte. Loach ne prend pas parti ici, ce qu’il nous montre, c’est la difficulté de l’engagement, la complexité de son sens moral (on agit pour une cause nationale) et éthique (on agit comme individu qui doit se regarder en face et donc refuser l’humiliation). Damien dit qu’il a franchi un cap lorsqu’il a tué un traître à la cause (traître aimé pourtant de tous), cette phrase est sans doute la clé de voute du film puisqu’elle marque l’abandon de l’individu au collectif (elle marque donc le basculement narratif et philosophique du film) ou encore la modification du rapport à la lutte dictant désormais morale et nouvel ensemble de valeurs et de pratiques. En filigrane, se dessine aussi un thème cher à Loach: la manière dont chaque lutte, chaque mouvement de résistance à l’injustice sont autant d’occasions de faire enfin la Révolution, mais bien évidemment ce ne sont là qu’occasions manquées, la théorie venant se heurter au principe de réalité, un principe de réalité d’autant plus brutal lorsqu’il est celui de la guerre (c’est là tout le sens de la scène à l’intérieur du tribunal républicain).

Un désespoir, un scepticisme

Voilà pourquoi je trouve ce film emprunt d’un désespoir, d’un scepticisme assez poignant comme si le cinéaste tenait à montrer tout ce qui se place entre l’idéal et la réalité, toutes les blessures, les drames nourris par des luttes pourtant justes et nécessaires. Vers la fin du film, les nationalistes viennent chercher une cache d’armes des républicains dans la maison même où débutait le film, au moment où les irlandais étaient encore unis pour une même cause : cette scène miroir (les Blacks and Tans remplacés par des irlandais) m’a profondément bouleversé tant elle rendait caduque tout recours aux notions de bien et de mal, tant elle était à la fois émotionnellement si juste et si rigoureuse par rapport à l’ensemble.

Des scènes déchirantes, dures, émouvantes à vous tirer les larmes des yeux, il y en a bien d’autres dans ce film. Le vent se lève est fort, très fort, dans sa capacité à lier raison et émotion, à montrer leur implication réciproque, à représenter tout ce que la lutte contre l’oppression a de problématique et de destructeur dans sa grandeur même. Un grand film, désespéré mais qui, je l’espère, exhaussera le souhait de son réalisateur, lui qui voulait qu’en regardant ce passé, nous soyons capables de regarder en face notre propre présent…

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