La Vengeance dans la peau de Paul Greengrass

Renier l’impact de la saga Jason Bourne sur le cinéma d’action de nos jours relèverait tout simplement de la mauvaise foi, ni plus ni moins. Que l’on adhère ou non (et ils sont peu nombreux, les réfractaires) aux qualités indéniables des films en eux-mêmes, ne pas se rendre compte à quel point les règles des héros modernes ont été transcendés en 2002 par une production venue de nulle part, c’est se mettre un voile devant les yeux. Adapté d’un roman aux tendances politiques quelque peu vieillotes par l’auteur Robert Ludlum (dont la seule adaptation cinéma fut OSTERMAN WEEKEND de Peckinpah, étant donné que le premier BOURNE IDENTITY était un téléfilm tout pourri), et scénarisé par le très éclectique Tony Gilroy (ARMAGEDDON, L’AVOCAT DU DIABLE).

Le film La Vengeance dans la peau

LA MEMOIRE DANS LA PEAU avait tout du petit film à succès qui allait se rentabiliser grâce à l’aura que provoque les agents secrets, mais pas du carton international et du phénomène immédiat qui pris un peu par surprise Universal et le réalisateur Doug Liman, habitués jusque là aux petites productions comme les géniaux SWINGERS et GO (la suite de sa filmo sera MR & MRS SMITH, un autre niveau). Un carton entièrement mérité qui bouscula un peu le visage du héros espion à tout faire: pas de gadgets, une mémoire défaillante, un refus de retourner vers sa vie de tueur, et des découvertes de capacités physiques qui se font au détriment de sa volonté. Matt Damon devenait véritablement une star, et la saga littéraire de Ludlum allait devenir réalité au cinéma. Affichant fièrement sa politique de renouvellement, Universal engage alors avec étonnement le génie Paul Greengrass, connu pour ses films qui frappent au coeur et au cerveau à la fois, et qui favorise surtout une vision documentaire de ses sujets plutôt qu’un tournage classique de blockbuster. BLOODY SUNDAY en sera les prémices, LA MORT DANS LA PEAU la confirmation, et VOL 93 plus tard l’assurance de voir un sacré réalisateur capable d’échanger ses héros taciturnes pour des faits divers touchants. Plus jubilatoire, plus obscur (une héroïne est abattue dans les 10 premières minutes du film) et avec un réalisme ahurissant, LA MORT DANS LA PEAU enterrait son modèle et allait enfoncer encore le clou aux adversaires de Bourne. Lesquels ? Un certain Jack Bauer de plus en plus vieillissant à force de méthodes identiques, James Bond qui nous est revenu métamorphosé dans le génial CASINO ROYALE, John McClane devant une caméra plus “branché” dans DIE HARD 4, ou encore MISSION IMPOSSIBLE 3, mix improbable entre un épisode de ALIAS et une réalisation “à la Bourne”. 2004 fut donc l’année du bonheur, et c’est pas moins de 3 ans plus tard que l’on retrouve exactement la même équipe (avec le bonheur de ne plus changer de réal à chaque volet) pour un métrage encore plus gros. On ne pensait pas le dire un jour, mais LA VENGEANCE DANS LA PEAU fait passer les deux premiers volets comme des ébauches tant le film paraît abouti, concluant parfaitement une (première ?) trilogie instantanément culte et référence absolu en matière de cinéma d’espionnage qui ne prend pas le public pour un demeuré. Et putain que c’est bon !

Après avoir vu sa fiancée tuée sous ses yeux alors qu’il pensait enfin être retiré des affaires, Jason Bourne a été poussé par ses anciens dirigeants pour revenir sur le devant de la scène et mettre un point final à l’affaire Treadstone. Alors qu’il revient de Moscou où il a enfin pu s’excuser de ses actes passés à la rescapé de son premier massacre, Bourne est alors étonné de voir qu’une opération dont il n’avait jamais entendu parler est directement centré sur lui. Toujours poursuivi par la CIA et voyant son entourage détruit de bout en bout, il décide de retrouver son identité une bonne fois pour toute et de mettre un terme à cette chasse à l’homme mortel. Il ne lui reste qu’un seul but, qu’une seule raison de vivre, qu’une seule chance pour enfin découvrir comment il est devenu un tueur sans morale. Et il ne va pas la laisser filer.

L’avantage d’être un fan absolu de Jason Bourne et en particulier du second volet, c’est que l’on retrouve dans une continuité cinématographique parfaite l’ambiance qui nous faisait adorer les précédents volets, sans que l’on sente un écart de 3 ans entre la réalisation de chacun d’entre eux. Visuellement identique à la caméra réaliste de LA MORT DANS LA PEAU, Greengrass choisit donc l’effet d’unité la plus totale et s’en sort admirablement bien, créant une sorte de mythologie qui ne diffère en rien de son précédent Bourne mais qui pourtant le dépasse et le transcende en quelques minutes à peine. Démarrant in medias res avec un effet de style assuré, le film ne s’embourbe pas d’explications pompeuses ou de résumés, l’histoire étant bien entendu destiner à ceux qui ont vu et aimé les précédents films. Et c’est là la grosse nouveauté et l’un des risques de faire des suites aussi mêlées aux précédents volets: on n’emporte pas forcément tout les publics, mais on sait au moins que le public visé va répondre présent. Rien ne pourra aider les plus stupides d’entre nous qui vont voir les suites sans avoir vu les précédents (même dans la saga OCEAN’S, la moindre vanne marche mieux grâce aux autres volets), puisqu’ils seront perdus dès la séquence d’ouverture. Le plaisir de voir un produit pour nous, nous mettant ainsi sur un piédestal plutôt agréable de spectateur type, nous fait apprécier encore plus tout les moyens mis en oeuvre par Greengrass pour répéter en tout point le schéma des précédents films en faisant avancer l’intrigue comme personne, et en ne s’embourbant jamais d’erreurs stéréotypées qui auraient pu être impardonnables. Les méthodes sont donc simples: reprendre les survivants essentiels des précédents volets, les mélanger avec un tueur spécialisé sniper officiant dans un pays particulier, et faire débarquer un tout nouveau dirigeant de la cellule pour rendre le tout plus palpitant et moins répétitif. On retrouve donc heureusement Pamela Landy, obligée de reprendre l’enquête malgré son départ (du moins c’est ce que l’on croit jusqu’à la révélation la plus étonnante du métrage), qui officie cette fois sous les ordres d’un nouveau traître, l’autoritaire et exécrable Noah Vosen inévitablement lié à une organisation extérieure qui dirige cette mystérieuse opération Blackbird. Et au fur et à mesure de l’intrigue, d’autres personnages se mettent en place et d’autres reviennent, comme la très impliquée et toujours aussi bien étoffée Nicky, cette fois au service d’un commanditaire qui finira par prendre la fuite avec des documents précieux. L’univers de Bourne grandit encore plus au fil des minutes, faisant apparaître de nouvelles têtes étranges qui pourtant semblent déjà bien développées, comme ci une seule apparition suffisait à cerner leurs psychologies et leurs implications dans la transformation de David Webb en Jason Bourne (comme le Docteur Hirsch).

Avec un sens de la déroute inévitable, les 3 scénaristes (Tony Gilroy qui supervise les travaux de Scott Burns – producteur de UNE VERITE QUI DERANGE – et George Nolfi – OCEAN’S TWELVE mais aussi THE SENTINEL et TIMELINE…) aidé par la vision d’un réalisateur sans compromis arrivent à transformer la moindre règle convenue des films d’espionnage pour en faire une référence inévitable en la matière, comme ci même la situation la plus débile qui soit devienne touchante ou inévitable, justifiant ainsi pleinement sa mise en scène. L’inévitable chef de service salaud qui cache son jeu est certes encore là, mais sa classe et son envie pressante de mettre un terme immédiat à la menace Bourne fait que l’on oublie les 2 précédents chefs pour se concentrer sur son caractère, ses actions et ses petits secrets encore plus terribles que les autres (on a vraiment peur lorsqu’il s’approche de Pamela lors de la dernière séquence), liés à une nouvelle opération aperçue dans un fameux flash-back. Mais là encore, notre héros ne va pas avoir des flash-back pompeux tout le long du métrage, il n’en aura d’ailleurs qu’un exploité sous tout les angles pour faire comprendre comment tout a démarré pour Jason Bourne, comment un militaire patriotique comme Webb a pu devenir une machine à tuer patriotique ne se rendant pas compte de ses actions jusqu’à ce qu’il devienne condescendant et reprenne sa vie à zéro. Seul donc un retour en arrière à la photographie éclatante et à l’ambiance glauque à souhait sera de la partie, Bourne ne devenant pas sujet dès qu’il s’endort à des visions de sa petite amie morte. Greengrass évite même de faire une scène romantique totalement déplacée entre Nicky et Bourne, visiblement attirée l’un par l’autre mais qui en finiront même pas par se tenir la main, la première préférant laisser à l’autre la chance de recommencer totalement sa vie sans aucun lien avec la CIA. Autre figure importante: le fameux tueur immoral, qui agira par pure inconscience au départ pour finir finalement un peu plus “humain” (mais pas niais, attention) lorsqu’il s’aperçoit qu’il n’est qu’une arme du gouvernement qui fonce dans ses ennemis sans aucun remord, abattant n’importe qui à porter de son viseur. Tout ceci bien sûr avant la révélation du film qui donne à ce troisième volet une sorte d’aura particulière, puisque le film ne se situe pas dans la lignée du second volet mais reprend l’intrigue avant la séquence de fin de LA MORT, tout se passant en faites avant le coup de téléphone de Bourne à Landy où il apprend son vrai nom, reprise ici à la fin du métrage. Non seulement on se rend compte que tout s’encadre parfaitement et apporte une sorte de piqué intelligent et subtil, mais en plus la trilogie Bourne apparaît volontairement comme un cycle interminable entre le premier et le dernier volet, qui tout les deux commencent et se terminent dans l’eau. Une analogie évidente de la vie de la nouvelle vie de Bourne, entre calme et violence, qui commence lors de son réveil en mer et qui se termine lorsqu’il nage à nouveau vers le rivage, disparaissant pour toujours de New York.

Film d’action avant tout, LA VENGEANCE DANS LA PEAU fait le choix de ne partir réellement en vrille que pendant 3 séquences, mais tellement anthologiques et sublimes que l’on se demande réellement si une séquence mouvementée en plus aurait donné un excès de trop. La grande force de ses séquences est qu’elles ne contiennent pas forcément des dizaines d’affrontements à la minute, mais que le suspens monte à chaque fois crescendo pour finir en apothéose total. Un même schéma répété à trois endroits différents qui sera propice à l’émerveillement le plus total du spectateur envers les chorégraphies carrément hallucinantes. La première est la poursuite d’un pauvre journaliste d’un quotidien anglais qui va finir poursuivit par des tueurs lorsqu’il prononce le mot Blackbird au téléphone, mettant en avant le climat paranoïaque le plus total dans lequel l’Amérique vit depuis 6 ans maintenant, surveillant les moindres conversations pour déceler des réseaux terroristes. Malheureusement pour eux, Jason Bourne se met sur leur chemin et guide le journaliste à travers la gare de Londres au téléphone, éliminant peu à peu ses ennemis en les laissant sur un banc avec un couteau dans le ventre (Bourne n’hésite plus et apparaît clairement comme résigné à survivre), avant de voir son jeune ami abattu d’une balle en plein milieu de la gare par le fameux sniper qui fait bien son boulot. Une première scène vite surpassée par LA séquence de poursuite à pied qui met l’ouverture de CASINO ROYALE au second plan, débutant par une explosion proprement déboussolant et continuant par la poursuite d’un tueur aux trousses de Nicky à travers les appartements de Tanger, tandis que Jason doit éviter la police locale en moto (effectuant des bonds superbes) avant de sauter d’immeubles en immeubles (guettez le saut sans aucun trucage d’un toit à une fenêtre brisée, réellement filmée par un cameraman accroché à des filons) pour un affrontement face à face qui mérite d’être éclairer. On ne s’attendait pas à avoir une nouvelle fois un combat à main nue, même si Greengrass a prouvé qu’il savait parfaitement les faire (voir l’assassinat très rude d’un autre agent dans sa petite maison), mais là il s’agit tout bonnement de la plus éprouvante, glaçante et somptueuse séquence de combat que l’on ait vu sur grand écran. Bruitages, mise en scène , utilisant du décor et des objets, tout rend le combat ahurissant, lorsque la musique s’arrête et laisse place à de coups qui font aussi mal qu’une fusillade de MIAMI VICE by Michael Mann, et qui finissent encore une fois par un étouffement en gros plan de Bourne qui n’hésite pas à frapper son ennemi grâce à une livre utilisé à bon escient. C’est tout simplement une claque visuelle. Mais si les combats à main nue sont aussi beaux, que pensez de la poursuite finale s’ouvrant sur une chute en arrière de Bourne et s’achevant par une destruction massive en plein New York qui s’inscrit en pure opposition à la poursuite culte de LA MORT DANS LA PEAU, l’enterrant de toute pièce par son côté bordélique (Bourne est totalement hors de contrôle et fonce dans n’importe quel véhicule), se situant en plus dans des embouteillages à New York et se concluant sur un carambolage saignant. Avec DEATH PROOF cette année, les courses poursuites en voiture n’ont jamais eu un tel impact pour le spectateur. La belle époque serait-elle de retour ?

Qui dit même saga dit aussi mêmes acteurs, et c’est sans surprise que l’on retrouve une partie du casting des précédents films dynamisés par l’arrivée de 5 nouveaux personnages à la fois étranges mais bel et bien fascinants. De plus en plus subtil dans son rôle, Matt Damon n’attend plus la fin du film (comme dans le précédent) pour se livrer aux autres, annonçant au frère de Marie sa mort dans un accident dans les premières séquences du film, et se sentant de plus en plus dépassé par les évènements. Même s’il contrôle encore très bien ses méthodes de meurtres et ses petites idées pour rentrer en douce dans le bureau de ses ennemis, il apparaît clairement sans aucune raison de vivre si ce n’est découvrir la vérité et se venger de tout ses crimes, non pas par la revanche physiques mais bel et bien par la purification de son âme (d’où le saut à l’eau final). C’est tout simplement le meilleur acteur de sa génération, sans aucune hésitation. Il n’y a qu’à voir ses rôles aussi complexes dans THE DEPARTED que THE GOOD SHEPERD pour s’en persuader. A ses côtés, c’est un grand plaisir de revoir apparaître la belle Julia Stiles en pauvre Nicky qui subit les conséquences de son aide à Bourne sans jamais le trahir (serait-ce finalement le seul personnage de confiance dans cet univers) et surtout Joan Allen, qui continue avec classe et conviction à interpréter une Pamela Landy de première ordre, ici beaucoup plus convaincue d’une mise en scène des évènements par les membres de la CIA. Au rayon des nouveaux venus, deux acteurs aussi mythiques que différents prennent la relève chacun de leurs côtés d’acteurs tout aussi compétentes. Après Chris Cooper et Brian Cox, c’est au tour du magistral David Strathairn (de mieux en mieux depuis GOOD NIGHT AND GOOD LUCK – le film qui a enfin boosté sa filmographie) d’imposer sa patte en chef de crise caustique, peu amusé et vite énervé par ce petit grain de sable que représente Bourne pour lui et ses patrons. Son absence évidente de remord (il va même faire tuer ses propres agents) l’entraîne à engager un Edgar Ramirez classe à souhait, digne descendant de Clive Owen et Karl Urban, qui a en plus quelques scènes plus dialoguées que les autres. Son rôle n’arrivera pas à la cheville du Choco de DOMINO, mais il est au moins utilisé à bon escient. Quant aux deux autres acteurs mythiques qui arrivent dans l’intrigue, il s’agit ni plus ni moins des méconnaissables Albert Finney (impossible de reconnaître l’acteur de BIG FISH avant la scène finale) et Scott Glenn (SILVERADO, VERTICAL LIMIT, TRAINING DAY) en dirigeants respectifs du conditionnement des volontaires comme David Webb et de la CIA. Enfin, pour finir, petit coup de coeur envers le rôle génial de Paddy Considine, hilarant dans HOT FUZZ qui commence à s’imposer aux US. Tant mieux !

LA VENGEANCE DANS LA PEAU n’est pas seulement le troisième épisode le plus jouissif et le plus jubilatoire d’une trilogie mythique, mais c’est aussi une conclusion mûrement réfléchie et très subtile sur l’aventure de Bourne, héros malgré lui que l’on est vraiment heureux de retrouver à chaque épisode. Plus qu’un épisode choc, ce dernier volet est l’occasion de montrer à quel point les Jason Bourne se sont imposés comme des références en matière d’action, de réalisme visuelle et de dynamiques, avec des rebondissements tenant plus du thriller que de l’espionnage caricatural, le tout ponctué par des séquences d’action tout bonnement hallucinantes. Plus qu’une note pour un sacré film qui deviendra bientôt sûrement “culte” dans un sens, il s’agit d’un sentiment. Celui d’avoir été au coeur d’une enquête riche en émotions, en suspens et en dynamite que l’on est pas prête d’oublier. Qui est prêt à sortir de sa mémoire le générique final sur le EXTREME WAYS génial de Moby et tout ce qui le précède Cela mérite juste un énorme 10. Un 10 pour Jason Bourne.