box office février 2012

Une femme sous influence (1975)

De John Cassavetes. C’est l’histoire de Mabel (Gena Rowlands, compagne de John Cassavetes), épouse, mère de famille… C’est l’histoire d’un personnage enfermé dans sa propre folie et qui ne peut que se heurter au monde qui l’entoure et qui reste incapable de la comprendre…

Un ampleur hallucinante

Une femme sous influence prend pour objet explicite le rapport de la folie à la normalité. La folie se définit d’abord comme un sentiment, une disposition intérieure. Mabel déborde d’une énergie, d’une folie intérieure qui ne peuvent se verbaliser, prendre forme dans un discours cohérent (la folie est un état qui ne peut se dire que par défaut). La parole est ici un thème central du film alors même qu’elle n’est d’aucun secours pour les personnages qui l’utilisent (elle ne peut dire ou recueillir la folie). C’est donc le corps de Mabel qui l’exprime par une succession de crises de démence, par une pléiade de tics nerveux et de gesticulations qui sont autant de signes de sa folie, autant d’appels à l’aide qui restent sans réponse car ce langage demeure évidemment incompréhensible pour autrui. Gena Rowlands donne une ampleur hallucinante à son personnage que l’on devine folle parce qu’aliénée à sa condition et à sa fonction sociale (d’où son enferment apparent dans le foyer familial). Filmé caméra à l’épaule, le film suit les mouvements de ce corps qui s’assimile à une énergie pure et impossible à canaliser. Il faut donc la suivre, tacher de la fixer dans le cadre, essayer de la garder dans le champ sous peine de devoir l’en expulser, soit le départ pour l’asile qui signifie également l’invisibilité de Mabel pendant une partie du film.

Une femme sous influence, un spectacle de folie

La folie est également ce qui se présente au regard de l’autre, ce qui s’expose. Mabel devient ainsi un spectacle, transformant autrui en spectateur de sa folie. De nombreuses scènes sont construites autour de ce dispositif de regards tout comme la récurrence d’un plan fixe, la cadrant de face nous place également en position de voyeuriste. Les différentes figures de l’autre que sont la famille, les amis, les collègues de Nick (le mari joué par Peter Falks) sont autant d’images possibles de notre réaction face à ce spectacle. Il y a chez Mabel une forme d’exhibitionnisme, comme si la conscience de sa folie (expression paradoxale mais fondamentale ici) la poussait à la mettre en scène, à la placer sous le regard de l’autre qui en retour ne peut que la confirmer dans sa folie… Après un séjour de six mois dans un asile (qui ne règlera rien), Cassavetes choisit un court moment de renverser le point de vue et c’est la normalité, la communauté sociale qui sont désormais regardées par Mabel. Autrement dit, penser la folie implique que l’on pense également l’idée de normalité qui apparaît à bien des égards dans le film comme une folie amadouée, précisément normalisée en un ensemble de codes et conventions. Ainsi, Nick, figure apparente de la normalité, de la raison au sein du couple, apparaît rapidement sous un nouvel angle : il semble tout autant capable de démence que sa femme (voire la scène centrale où il choisit de l’interner) et déplace la frontière entre deux domaines radicalement séparés (en apparence seulement donc…).

Mabel replonge dans la folie

De même, ce sont les autres qui aliènent Mabel, qui l’étouffent et qui la rendent incapable d’être elle-même. Je pense par exemple au déjeuner avec les collègues de Nick : un plan large l’enferme au cœur d’un groupe auquel elle ne peut se raccorder (raccord avec un plan fixe sur Mabel isolé dans le cadre et le champ, c’est-à-dire isolé au milieu des autres). Je pense aussi à la scène où rentrant de l’asile, elle tente désespérément de congédier sa famille qui, elle, juge être à sa place, nécessaire à sa reconstruction. Or, le seul moyen de les faire partir est de rejouer, de replonger dans la folie. L’autre reste une nouvelle fois incapable de comprendre, de s’adapter à Mabel. Finalement, la seule bouffée d’air n’advient que dans l’intimité d’un couple et d’une famille retrouvés : ce n’est que dans les dix dernières minutes que Mabel semble normale, qu’au moment où Nick accepte sa folie et cherche à composer avec elle, en dehors de tous les conseils et prévenances d’autrui.

Le film est éprouvant et incroyablement prenant. Il se construit sur une alternance entre dépenses maximales d’énergie (cris, luttes, disputes etc.) et moments de latence qui ne sont qu’attente des crises à venir. La mise en scène alterne les distances vis-à-vis de l’objet filmé : il s’agit ainsi de faire ressentir tout autant de l’empathie (plan hyper rapproché sur les visages) que de l’exaspération aux spectateurs. Je n’avais d’ailleurs jamais vu une telle peinture de la folie : l’émotion alterne avec la distanciation et la variation constante des points de vue empêche de se faire un jugement fixe et donc normatif de la folie de Mabel. Fondée sur l’improvisation, la performance des acteurs est, je le répète, phénoménale, adaptée au choix de réalisation et proprement renversante. Un film fort, très fort, qui tout à la fois m’a mis mal à l’aise, énervé, ému… Une expérience rare.

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