Truman Capote (2006)

De Bennett Miller. Plus qu’un biopic traditionnel, ce film m’apparait d’emblée comme un réflexion sur le processus de création du chez d’oeuvre de Capote “De sang froid”. Nous voyons en effet l’auteur s’emparer d’un fait divers tragique (le meurtre d’une famille du Kansas) pour le tranposer en un “roman de non fiction”. Pour se faire, il se déplace jusqu’à la bourgade où a eu lieu le crime: là, il observe, enregistre, discute avec certains protagonistes de l’affaire (dont le sheriff en charge de l’enquète).

Un regard distant: un silence critique de Capote

Le personnage est le plus souvent filmé comme porteur d’un regard distant sur ce monde hostile du vieil ouest américain: ici prime l’inexprimé, la mise en scène visant justement à mettre en valeur ce silence critique de Capote. Le second moment du concerne les entretiens de Capote avec l’un des deux tueurs. Leur première rencontre est tout à fait révélatrice de la suite: le tueur Perry smith est seul dans sa cellule, objet du regard prédateur de capote mis en position de voyeur et qui comprend alors ce qu’il peut tirer de la situation…Capote sait être menteur, manipulateur voire opportuniste, tout est bon pour qu’il puisse écrire son oeuvre, pour qu’il puisse mener à terme ses ambitions esthétiques et philosophiques. Ainsi, le processus créatif est ici un vampirisme: le premier mouvement consiste à pénétrer l’intimité de Perry, de l’extérieur de la cellule, Capote va faire ensuite le pas vers l’intérieur pour initier une relation qui vise à élucider l’histoire de Perry…Or, et c’est là le drame que vit Capote, pour que l’oeuvre existe, il sait qu’il lui faut voir mourir ses personnages: dans un montage alterné, nous voyons Capote triompher lors de la lecture des premiers extraits de l’oeuvre alors que Perry assiste de manière indirecte à la mise à mort d’un codétenu, entrepercevant donc son propre destin: l’oeuvre, le romanesque ne pourront donc naître que de la mort et du cadavre. Les derniers mots de Perry sont “je suis vidé”, mots qui fonctionnent ici comme un commentaire du film: Capote a vidé Perry de sa substance, en a fait l’être romanesque qu’il désirait et peut donc (une fois que ce dernier lui a raconter la nuit du meurtre) se passer de son existence réelle…

Une vérité de fiction avec Truman Capote

Le film peut pourtant se regarder comme un commentaire de la démarche de Capote: l’oeuvre existe mais a-t-elle perçé le mystère des deux tueurs (quelques images du déroulement du meurtre ainsi qu’une brève rencontre avec la soeur de Perry tendent à prouver le contraire)? De même, peut-on percer le mystère de Capote: est-il bon, est-il mauvais? Sa relation avec Perry est-elle sincère (il dit le voir comme un autre lui-même) ou la construit-il de toutes pièces, de cette même manière qu’il a de se mettre en scène dans les milieux new-yorkais? Le film semble nous dire que la vérité de l’oeuvre écrite restera bel et bien une vérité de fiction, peut être même et avant tout LA vérité de Capote. Car en jouant sur les contrastes entre un New York bouillonnant qu’une caméra en mouvement s’attache à filmer et les paysages froids, statiques (tout comme la réalisation) du Kansas, Bennet Miller nous invite à voir deux Capote: d’un côté le personnage médiatique, égocentrique, constamment placé au centre des regards, des attentions et d’un cadre où abondent d’autres personnages; de l’autre le Capote qui se confronte au kansas à une forme de vérité intérieure (à lier justement avec ce que la création suppose de tourments: alcool, culpabilité, dépression…) d’où une caméra qui le place comme seul objet à l’intérieur du cadre. La réalisation vise ainsi à nous faire pénétrer l’énigme qu’est Capote, à nous placer àl’intérieur de son cerveau c’est-à-dire à ce point limite où tout savoir de l’être, de ses réelles motivations est impossible (un peu à la manière de Kubrick donc…).

Inutile de dire que l’interprétation de Philip Seymour Hoffman est prodigieuse par cette capacité à donner à voir l’énigme derrière le personnage snob et par moments volontiers antipathiques. Réflexion sur les gouffres de la création, sur la tragédie d’un homme confronté à la pression intérieure de l’oeuvre à venir, Capote est une réussite et a parfaitement su utiliser le médium cinématographique pour questionner le médium littéraire. Peut-être dirons-nous dans quelques années que ce film montre tout ce que le livre n’a pas su ou voulu nous dire…

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