The Good German (février 2007)

Inscrire le pourrissement d’une époque et d’un monde au cœur d’une forme qui n’avait d’autre but que de le dissimuler, voilà sans doute le parti pris esthétique du nouveau film de Steven Soderbergh. The Good Germanse situe dans le Berlin de 1945, à la veille de la conférence de Postdam, là où les vainqueurs se partageront les restes du monde et du cadavre allemand. Inutile de revenir sur l’intrigue, complexe et difficile à résumer, mieux vaut se pencher sur le système esthétique qui donne au film toute sa cohérence.

The Good German, un film citationnel qui respect la grammaire du cinéma classique

Soderbergh travaille, sur le plan de la forme, la notion de filiation. Il s’agit d’abord d’inscrire son oeuvre dans la continuité de l’esthétique classique du film d’après guerre (qu’il soit film noir ou pas). La démarche est explicitement citationnelle (voire la scène finale qui est une réécriture de celle de Casablanca) et fonctionne sur le respect de la grammaire du cinéma classique : une scène n’est filmée qu’à travers un minimum d’angles, la caméra ne bouge que très rarement (les mouvements d’appareil sont donc bannis), usage des transparences (le film a été entièrement tourné à Los Angeles), jeu très théâtral des acteurs et bien évidemment choix du noir et blanc. De même, l’intégration de prises de vue réelles, empruntées à Billy Wilder, renforce un effet de réalité paradoxal, fondé sur le mélange d’une esthétique particulière et datée avec des plans documentaires. En ce sens, le film me semble convoquer dans la vision qu’il met en place de Berlin (ville faite de ruines et de décombres) Allemagne année zéro de Rossellini. La référence est d’autant plus valable que le sujet du film est aussi le recommencement qu’implique l’après guerre, recommencement qui ne s’effectue justement qu’en prenant acte de l’agonie d’un monde et d’une époque (agonie morale, politique et idéologique).

Compromission et compromis; recyclage avec The Good German

L’esthétique classique repose sur une vision très schématique du monde, où les frontières morales et politiques sont clairement identifiables, où la notion de héros est encore valide, parce que clairement reconnaissable. Or, le contenu de The Good German consiste précisément à démonter cette assise éthique de l’esthétique classique, à démolir les repères du monde qu’elle représente. Ici, l’après guerre est un temps de la compromission et du compromis (d’où la trame narrative centrale qui se rattache à la question des camps) où personne (que ce soit les vainqueurs ou les vaincus) ne peut plus revendiquer une quelconque innocence : les américains n’hésitent pas à recycler les savants nazis qui participèrent à l’établissement et à la bonne marche des camps de concentration, Lena, juive mariée à un nazi, ne peut pour survivre que donner à la gestapo une douzaine de juifs… Le parcours de Georges Clooney s’apparente en cela à un récit initiatique négatif : il est un personnage romantique, idéaliste qui ne voit pas Lena telle qu’elle est ou plutôt telle qu’elle est devenue mais bien comme il voudrait la voir, telle qu’elle était dans son souvenir. Les valeurs qu’il reconnaît et découvre ne peuvent dés lors qu’être des valeurs négatives, négatives parce qu’indexées à un temps où c’est l’instinct de survie qui prime. Le personnage de Tobey Maguire est en ce sens son antithèse parfaite : dénué de tout attachement politique, il trafique avec qui l’accepte, magouille et ne perçoit le contexte qu’à travers une vision pragmatique et réaliste. Les personnages ne sont rien de plus que des rats obligés de se cacher, de se dissimuler pour survivre (Lena, son mari) ou pour mener à bien des plans qui entrent en contradiction avec les raisons mêmes qui justifiaient l’entrée en guerre (les américains et les soviétiques). La question des responsabilités, des culpabilités est ainsi l’une des thématiques centrales qui poussent à penser un monde et une situation historique où l’innocence et la rectitude n’ont plus lieu d’être. Les vainqueurs ne sont au final pas mieux que le peuple vaincu, à tel point que les anciens savants nazis peuvent être recyclés par les américains comme les territoires et usines allemandes peuvent l’être par les soviétiques.

L’opposition d’une forme et d’un contenu est sans doute le sujet central de The Good German. La démarche cinématographique est profondément auto réflexive puisqu’elle montre comment une représentation, comment des images construisent une vision erronée du réel historique (d’où l’importance des séquences documentaires, de la présence de cette caméra dans un plan qui ouvre la conférence de Postdam). L’entreprise de Soderbergh est bel et bien une entreprise de destruction (il n’y a qu’à voir l’écart entre son film et Casablanca) qui, malgré la reconnaissance de sa filiation, s’aventure à tuer les pères, qu’ils soient cinématographiques ou idéologiques…

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