The big Shave (1967)

The big Shave (que vous trouverez facilement sur You tube…) est le troisième court métrage de Martin Scorsese et déjà s’affiche une maîtrise technique et sémantique proprement sidérante. Le film, d’une durée de 5 minutes, prend pour objet une scène d’une banale quotidienneté : un homme se rase, voilà tout… Mais la scène va se répéter.

L’individu face à son miroir, The big Shave

Premier moment : Scorsese nous installe dans un espace quotidien, rassurant dans sa banalité même. La réalisation nous présente chaque recoin d’une salle de bain modèle où pénètre un homme. Le langage cinématographique est hyper classique et devient par là même pastiche du langage publicitaire : on se croirait dans une pub pour un gel de rasage… L’individu se rase donc face à son miroir. Le geste est net, propre. Tout est normal, trop normal… C’est dans cette banalité que va naître une vision fantasmatique, proprement irréelle mais qui révèle in fine toute l’étrangeté de notre quotidien, trop lisse, trop propret pour ne pas dissimuler un certain malaise. Second moment donc : l’homme répète le même rituel mais cette fois, chaque geste offre une coupure, chaque mouvement s’accompagne de sang. Tout devient affaire de paradoxe : pas de souffrance mais la même tranquillité que précédemment, toujours la même musique paisible, toujours le même décor. C’est donc au cœur du quotidien que naît l’étrange : l’espace propret est souillé par le sang, la surface est souillée par la profondeur (le sang), le langage classique, s’emballe, dégénère (des plans hyper rapprochés du visage, montage beaucoup plus heurté etc).

Une manipulation dans l’image: la violence, le sang

Quelle signification à tout cela ? La première est contextuelle : 1967, la guerre du Viet Nam, derrière la tranquillité de représentations rassurantes, derrière l’image lisse d’une civilisation sure d’elle et de ses valeurs, la violence, le sang. Signification cinématographique : le langage classique a fait son temps et tend à gommer, à passer sous silence la violence du monde, la violence de l’idéologie américaine. Déstructurer ce langage, c’est donc déstructurer les représentations rassurantes de l’Amérique, c’est révéler ce que cache une surface. Signification actuelle : derrière un monde de l’image lisse, rassurant se cache une violence, un sentiment d’irréalité lié à ce que Freud appelait « l’inquiétante étrangeté » du quotidien. Derrière la croyance que l’image dit tout par sa surface se cache une manipulation possible (je vous renvoie à la manière dont on nous montre la guerre) du réel qui reste avant tout une représentation construite…

Scorsese est grand, très grand. Vivement le 29 novembre 2006, pour enfin voir son nouveau film, The departed, remake que l’on espère réussi de l’excellent Infernal Affairs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *