Thank you for smoking (septembre 2006)

de Jason Reitman. Nick Naylor est un lobbyiste efficace et brillant. Engagé par la société Big Tobacco, il met tout son talent d’orateur à lutter contre la campagne de prévention contre le tabagisme. La satire est agréable à regarder, portée par un Aaron Eckhart parfait en grand cynique manipulateur (ce qui ne l’empêchera pas d’être à son tour manipulé…). Les niveaux de lecture sont assez clairs à décrypter. Le premier, le plus visible, consiste bien évidemment à pointer l’hypocrisie de l’industrie du tabac par la représentation de ses modes d’action sur le public.

La cigarette, une pomme de discorde dans le système hollywoodien

Le réalisateur en profite au passage pour égratigner Hollywood et sa tendance à faire de la production d’un film une formidable occasion de placer n’importe quel produit. Or, en l’occurrence, il ne s’agit pas de n’importe quel produit, la cigarette ayant été une pomme de discorde dans le système hollywoodien… Je vous rappelle que l’on ne fume quasiment plus dans les grosses productions, que le patrimoine cinématographique classique américain est lui-même problématique puisqu’on y fume sans vergogne : l’une des scènes finales revient justement sur cette question et livre une vision assez amusante de ce que le politiquement correct a de plus détestable… Le film se construit d’ailleurs pleinement sur le rire et sur le plaisir critique qu’il procure, le cynisme y est bien plus un ressort comique qu’une vision du monde… C’est là ce qui fait d’ailleurs sa limite, le trajet du personnage principal tendant finalement vers une forme de rédemption puisqu’il finit par quitter son travail. Lord of war me semblait aller bien plus loin dans la critique ludique. Thank you for smoking reprend d’ailleurs le principe de la voix off qui permet tout à la fois de problématiser la représentation tout en construisant une conscience cynique. Bref, le film est bien moins désenchanté qu’un Lord of War et bien moins féroce qu’un Michael Moore…

“Thank you for smoking” a la capacité de nuancer et de manipuler la réalité sur le tabac

Mais le tabac est-il le véritable sujet du film? A vrai dire, je crois que son sujet réel est bien plutôt l’usage de la parole ou plus précisément, le rôle de la parole oratoire et argumentative comme mode d’action et de pouvoir. Le lobbyiste peint ici aurait très bien pu servir la vente d’armes ou d’alcool (il y a des clones de Nick Taylor qui partagent sa table… Moment assez extraordinaire où l’ego se mesure au nombre de morts qu’induit la cause défendue!). Il trouve d’ailleurs très facilement à se recycler à la fin du film. La parole est ici une arme (au sens propre comme au sens littéral) au service de n’importe quelle cause, autrement dit au service de n’importe quelle vérité, vérité qui a par là même un statut plus qu’aléatoire puisqu’elle n’est pas tant une réalité vérifiable qu’une construction verbale et argumentative. Ce que le film nous montre, c’est bien sa capacité à voiler, à nuancer, à manipuler la réalité la plus irréfutable (le tabac tue…). Son usage est aussi un puissant plaisir égoïste que l’on met au service de l’esprit d’entreprise, entreprise se définissant comme une équipe faisant front et visant un but commun.

Film plaisant

Thank you for smoking est particulièrement plaisant à regarder et à écouter, la parole de Nick étant mise en scène avec délice et captant parfaitement l’oreille du spectateur. De même, la charge contre le politiquement correct se met bien en place notamment grâce au choix du réalisateur de montrer tous les faux semblants et excès de certains anti tabacs. Finalement, tout le monde en prend pour son compte. Le message critique implicite du film est certes porté par la journaliste qui va piéger Nick (jouée par Katie Holmes qui fait donc autre chose que se mettre au service de Tom Cruise!), journaliste qui explicite justement la face double de son sujet. Mais à son tour, elle sera ridiculisée…par la parole de Nick. La boucle est bouclée, qui maîtrise la parole retombera toujours sur ses pieds! Ce film ne marque dés lors pour moi pas tant le triomphe d’une conscience critique et engagée (en gros, celle du cinéaste) que le triomphe de la parole… Bref, vous reprendrez bien une petite clope après ça?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *