Taxidermie (août 2006)

de György Pálfi. A mi chemin entre les 120 journées de Sodome de Pasolini et l’univers de Martin Parr, Taxidermie est un véritable ovni dans la production cinématographique contemporaine. Film de toutes les transgressions (montrer ce qu’on ne montre habituellement pas, ce qui reste hors représentation), Taxidermie se présente comme une saga familiale déformée, prenant la forme d’une succession de trois “sketchs” correspondant à trois âges familiaux: le grand père est un soldat érotomane de la seconde guerre mondiale, le père est un sportif de premier plan, spécialiste et champion de “bouffe sportive” à l’époque soviétique, le fils est taxidermiste. Outre l’aspect familial, c’est le corps et son traitement (par le cinéaste, par le personnage lui-même et son environnement) qui font le lien entre les différents sketchs. Le film déploie ainsi une réflexion sur la place du corps dans l’espace cinématographique et dans le concept d’humanité tout en pensant sa valeur métaphorique.

Taxidermie, scènes “chocs”: sexualité, bouffe sportive

Le premier sketch n’a d’autre fil narratif que l’idée de pénétration et de masturbation. Le grand père est donc un soldat entièrement soumis à son capitaine et à sa pulsion masturbatoire : vous verrez dans l’ordre un pénis piqué par un coq, une pénétration de porc mort et j’en passe… Les idées de mises en scène fourmillent, les scènes “chocs” défilent. Le soldat s’abandonne à ses fantasmes, occasion de mêler rêve et réalité. Le corps est tout entier machine sexuelle, commandé par le sexe et la pulsion. La frénésie masturbatoire semble un écho lointain à la folie et l’absurdité de la seconde guerre. Le second sketch (le plus amusant) nous montre le père, champion de “bouffe sportive”. Pastichant le réalisme socialiste, le réalisateur filme un corps boulimique occupé à dévorer tout ce qui présente. Le corps est donc une machine à consommer et à créer de l’organique (les personnages vomissent beaucoup!) : il est à l’image du bloc soviétique, plongé dans une course à la compétitivité et à la productivité. Là encore, se dégage un profond sentiment d’absurde et de grotesque. La gloire guide la démarche. Troisième sketch: le fils a renoncé à la gloire et n’est plus qu’un taxidermiste poursuivant un rêve d’immortalité. En se “taxidermisant” lui-même (quelle horrible barbarisme!), il recherche l’immortalité du corps vivant. Là encore, des scènes chocs avec plans de vivisections à vif et beaucoup de viscères (on n’est plus très loin d’un Cronenberg…).

Dans Taxidermie, Tout tourne autour du corps

Le corps est dans tous les cas filmé dans toute sa crudité (les humeurs -vomis, déjections, sperme- sont un autre point commun entre les sketchs): il est à la fois ce qui fait l’homme et ce qui le rend imparfait. Il y a dans la démarche du cinéaste un désir d’affronter la monstruosité du corps, de ce qu’il peut avoir de repoussant dans son fonctionnement même (trois sketchs, trois moments et modalités du corps: le sexe, la nourriture, la mort). Ceci explique sans doute la présence d’un bestiaire riche et l’assimilation récurrente des personnages à l’animalité (dans le second sketch, on voit des enfants s’entraîner à la bouffe sportive, ils sont filmés comme des animaux devant leur auge…). Tout ici tourne et se retourne autour du corps, de son inscription problématique dans le cadre (comment filmer autrement le corps et ses productions?), dans la représentation (que montrer du corps?), et dans l’histoire nationale hongroise (là, j’avoue mon incompétence!).

Je ne saurai dire si j’ai aimé ou pas ce film radical qui touche beaucoup plus à l’expérience qu’à la consommation cinématographique. Il ne laisse dans tous les cas pas indifférent, la richesse de la réflexion étant parfaitement complétée par une maîtrise technique (dans la construction des plans, des éclairages, des mouvements de caméra) hallucinante. A vous de voir 😉

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