Takeshis’ (juillet 2006)

De Takeshi Kitano. Voilà donc le nouvel opus, tant attendu, de l’un de mes réalisateurs favoris (pour ne pas dire mon réalisateur culte!)! Takeshi’s est pourtant bien différent de tout ce qu’a pu faire Kitano auparavant même si ce film “fractal” finit par synthétiser différents aspects et motifs proprement kitanesques ainsi que certains points de recherche formelle proprement cinématographique.

Takeshis‘ est  un film kaléïdoscopique

L’histoire (du moins ce que nous appelons histoire, c’est-à-dire une intrigue générale censée donner sens à la succession des plans et séquences) : Beat Takeshi mène une vie chargée, partagée entre le cinéma et ses sketchs à la télévision tandis que son sosie, acteur raté (?) attend dans l’ombre son heure de gloire. Après avoir rencontré Beat, le sosie va mystérieusement basculer dans une vie imaginaire où se mèleront aspects de la vie réelles de Beat et aspects de la vie du personnage filmique… Réflexion sur la dualité, la schizophrénie de la condition d’acteur, Takeshis‘ est dans un premier temps une plongée dans le quotidien de l’acteur fait de travail, de répétition, de tournage. On sent aussi l’inquiétude du cinéaste quant à la possible imposture qu’il incarne car, semble-t-il nous dire, qu’est-ce qui le sépare réellement de cet acteur raté? Or, le film va évoluer non pas selon le schéma attendu d’une forme d'”autobiographie filmée” alternée à une histoire de fiction mais selon un ordre purement imaginaire, défiant toutes les lois régissant la continuité cinématographique (montage des plans, des séquences, progression dramatique)… Takeshis‘ est donc un film kaléïdoscopique qui avance par accumulation mais surtout par répétition de motifs filés et recontextualisés à travers des environnements et des situtations nouvelles. Le film prend donc du volume à partir d’une base minimale (quelques personnages, quelques motifs) se recombinant à l’infini. Tout ici vise à montrer la labilité de l’imagination , les points de rencontre du rêve, de la réalité et de l’imagination car c’est le réalisateur/monteur qui a tout pouvoir sur son univers…

Tenir une promesse

Ainsi, Kitano semble tenir une promesse émise au moment de Dolls, le maître avait en effet promis qu’il réaliserait un film sans cohérence externe, monté selon le principe du hasard où les partis et plans s’imbriqueraient hors de toute intrigue. Tel est ici le cas, la succession des plans est systématiquement perturbé : faux raccord, champ/contre-champ “bancal” par exemple semblent créer un monde libéré des règles grammaticales cinématographiques traditionnelles… Takeschis‘ est alors tout à la fois mise en abîme du travail et de la création cinématographique et dénonciation de l’illusion que suscite le cinéma : d’un plan à l’autre, on peut revenir à la vie, changer d’espaces, d’environnements. La démarche m’a souvent fait penser aux expériences surréalistes car ici, le film avance non pas linéairement, selon une logique fixant un sens et des modalités normatives de déroulement des plans mais selon des principes d’associations et de relations entre les éléments filmiques (le raccord fonctionne par exemple beaucoup plus souvent sur la reprise d’un son, d’une couleur que sur une implication logique et temporelle).

Objet filmique non identifié

Quand je suis sorti de la salle de cinéma (ABC Toulouse, un très beau cinéma Art et Essais menacé…), j’étais un peu perdu. Je reconnaissais l’univers Kitano et ses éléments marquants -scènes de fusillade, gags fait de non sens, film finissant devant la mer (la mer est constante dans l’oeuvre de Kitano), longues plages de silence, citations de ses anciens films (de Hana-Bi à Sonatine en passant par Getting Any?)- mais j’avais la conscience d’être là devant un objet filmique non identifié, fait pour les écoles de cinéma et travaillant à expliciter une conception et une pratique du cinéma… Comme Kitano le souhaite, je crois qu’il faut prendre ce film tel qu’il se présente, ne pas chercher directement à l’analyser (qui plus que pour tout autre film serait une analyse dans le détail) mais privilégier les sensations et le travail inconscient. Takeshis‘ fonctionne avant tout sur les détails, se comprend (du moins j’imagine…) comme un puzzle, mais un puzzle qui ne livrerait pas d’autre plan d’ensemble que celui de sa propre démarche. A la fois passionnant et déroutant, le film est loin d’avoir fait l’unanimité (il est vrai qu’il est plutôt inégal). Pour ma part, j’ai bien aimé ce patchwork, ce work in progress d’un réalisateur qui se plait à prendre le contre pied de son public… Mais voilà, j’ai tendance à perdre toute objectivité dés qu’il s’agit de Kitano… Ce qui est sur, c’est que pour entrer dans son oeuvre, je vous conseille de passer par les cases Hana-Bi (chef d’oeuvre absolu) et Sonatine plutôt que par ce Takeshis‘ qui pourrait bien n’être réservé qu’aux inconditionnels de mon genre!

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