Syriana (février 2006, sorti récemment en DVD)

de Stephen Gaghan. Le scénariste de Traffic passe derrière la caméra pour nous livrer une vision passionnante de l’enjeu mondial que représentent la possession et la gestion de l’or noir. Le film est extrêmement complexe tant dans sa structure narrative que thématique. Pour la résumer grossièrement, l’intrigue est centrée autour d’un émirat imaginaire du Golfe et sur la lutte d’influence qu’il suscite entre pétroliers texans et chinois.

Syriana, éparpillement spatial et narratif

Le mode de récit choisi est celui du film choral : nous suivons trois personnages, c’est-à-dire trois destinées particulières qui sont autant de points d’ancrage possibles pour ensuite porter la réflexion sur un plan plus général. Le film joue pleinement la carte de l’éparpillement, manière de signifier le caractère mondialisé de la question pétrolière tout en pointant son extraordinaire complexité. L’éparpillement est d’abord spatial : le spectateur voyage grosso modo constamment du Proche Orient aux Etats-Unis, la géographie ainsi mise en place indique sur un plan littéral les rapports d’influences qui se tissent entre ces deux sphères géographiques. L’éparpillement est ensuite narratif et fait entrer en jeu de multiples actants : conglomérat pétrolier, émirs, terroristes, services secrets, conseillers financiers… Tout le film se construit alors sur leurs rapports, relations mais également confrontations respectives. Le tout prime sur la partie et chaque destinée individuelle n’est alors qu’un simple ressort dans une machinerie plus complexe. D’où cette difficulté initiale à entrer dans le film, dans sa compréhension. Le réalisateur a la volonté de plonger le spectateur dans toute l’opacité de ce monde pour en faire justement un enquêteur, celui qui synthétise, qui doit prendre part au débat en ayant sous les yeux toutes les pièces d’un puzzle qu’il lui faudra recomposer. Même si le message global semble se résumer assez facilement (en gros, le cynisme des uns et des autres est tout à la fois cause et conséquence du chaos moyen oriental ; la dépendance du monde à l’égard de l’énergie pétrolière pousse au cynisme et facilite la constitution de richesse sur le dos des pays moyen orientaux), sa construction complexe lui évite de sombrer dans le film à thèse. D’une certaine manière, il n’est là que pour poser des éléments de débats. Ainsi, la question des responsabilités personnelles est au cœur du film au même titre que la complicité, la collusion des instances légales et politiques américaines dans le marché du pétrole. Même si le film pêche précisément par son extrême complexité, on ne peut qu’être admiratif devant le travail de documentation et donc de mise en forme effectué par Stephen Gaghan. Dés lors, il me semble que le montage devient un opérateur primordial d’exploration de cette complexité.

Plus le film avance, plus le montage devient l’opérateur logique des liaisons entre les actants

La fonction du montage évolue au fur et à mesure que l’intrigue avance. Il est au début simple coexistence de réalités et personnages particuliers. Le récit passe par un montage qui semble au premier abord chaotique puisque les rapports ne sont pas explicités. Mais plus le film avance, plus le montage devient l’opérateur logique des liaisons entre les actants. Le particulier se construit alors selon la thématique générale, le montage explicite les relations : le dernier quart d’heure du film en témoigne. Nous voyons ainsi réunis les trois personnages principaux dans une même dynamique : l’assassinat d’un émir conseillé par Matt Damon (conseiller financier idéaliste) et qui n’a pu être mis en garde à temps par Georges Clooney (agent de la CIA) profite au consortium qui a mis la main sur le pétrole détenu par son père en bénéficiant de l’aide d’un agent de l’Etat qui devait précisément veiller au bon déroulement de l’opération (le bon déroulement consistant bien évidemment et finalement à légitimer la corruption)… Le montage est donc bien cet opérateur critique qui traduit tout à la fois la complexité du monde représenté et les dynamiques qui l’habitent. Il est exploration des rapports qui restent traditionnellement cachés…

Syriana fait froid dans le dos

Il faut bien l’avouer, Syriana fait froid dans le dos d’autant plus si l’on constate que tous les personnages un tant soit peu idéalistes ou progressistes finissent par être assassinés ou expulsés du système. Mais d’une certaine manière, il ne fait qu’expliciter les ressorts d’un monde auquel nous participons pleinement (en cela la critique n’est pas, stricto sensu purement américaine) et qui prend en otage toute une partie de la population moyen orientale dont certains de ses composantes finissent par sombrer dans le terrorisme (aidées en cela par ceux qui exploitent la religion pour en tirer un maximum de profits). Comme je l’ai dit, la complexité du film est telle qu’il peut être difficile d’en tirer une vision claire et globale. Pourtant, c’est bien la que résident sa force et sa réussite. Loin de tout manichéisme, de toute simplification, Syriana articule parfaitement abstraction thématique et incarnation narrative. J’ai énormément apprécié ce film politique (au sens le plus noble du terme) qui accepte de ne pas prendre son spectateur pour un demeuré et qui l’intègre pleinement à son propre processus créatif. Je vous le recommande, non seulement pour le plaisir cinématographique qu’il procure mais également pour sa capacité à représenter en un tout des éléments qui ne nous parviennent traditionnellement que de manière parcellaire et éclatée.

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