Sweeney Todd le diabolique Barbier de fleet Street

On comprend mieux – après l’avoir visionné – pourquoi Sweeney Todd, le nouveau film de Tim Burton, ne sort pas chez nous pendant les fêtes de Noël. En apparence, on pourrait le considérer comme l’antithèse d’un conte de fées avec des personnages moralement discutables, des codes imposés qui passent à la moulinette gore, des parenthèses musicales parodiques et une «unhappy end» d’une beauté fulgurante. En substance, il s’agit d’un vrai bloc de noirceur pure fomenté pour ceux qui aiment la beauté nichée dans la laideur et les psychologies détraquées. Il faut se réjouir d’une telle prise de risque dans le cinéma de Burton plus consensuel (comprendre plus mainstream) et moins séduisant (comprendre moins marginal) depuis ces cinq dernières années. Après le remake bordélique de La planète des singes, l’introspection mélancolique de Big Fish, le cacao numérique de Charlie et la chocolaterie et l’animation chic des Noces funèbres, il revient de manière radicale à ses premières amours funèbres à travers cette farce enchantée, gore, tragique et grotesque de très haute tenue. C’est peut-être même son film le plus désenchanté depuis Edward aux mains d’argent. C’est dire son importance.

SWEENEY TODD, LE DIABOLIQUE BARBIER DE FLEET STREET

  • Réalisé par Tim Burton
  • Avec Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Alan Rickman, Sacha Baron Cohen…
  • Date de sortie: 23 janvier 2007

L’histoire est simple. Sweeney Todd, un barbier injustement envoyé en prison dont la vie de famille a été détruite, jure de se venger à sa sortie. De retour en ville pour rouvrir sa boutique, il devient le “Demon Barber of Fleet Street” qui “rase la gorge des gentilshommes dont on n’en entend plus parler après”. Impossible de faire l’impasse sur ce fait: l’appréciation de Sweeney Todd découle essentiellement de la manière dont on perçoit l’évolution de Tim Burton au cinéma. Si certains se contentent de ses opus, d’autres au contraire émettent de lourdes réserves sur le fait que le cinéaste gothique du dark et du freak s’est assagi depuis qu’il est devenu père (à son tour) et s’est ainsi mué en vieux loup mélancolique qui médite sur les relations filiales (Big Fish) ou s’effondre dans la niaiserie chocolatée avec une touche de perversité pour faire plaisir à son jeune fils (Charlie et la chocolaterie). Deux clans farouchement opposés donc. Sur Sweeney Todd, les rôles devraient – pour une fois – être inversés: la première catégorie, majoritairement constituée de (jeunes) spectateurs, risquent d’être déroutés par un virage aussi outrancier; la seconde, en revanche, doit se réjouir de retrouver un Burton impertinent qui n’a pas peur de se vautrer dans le purin existentiel ou même d’imposer ses idées les plus démentes. C’est d’autant plus inattendu qu’en surface, le projet paraît plutôt impersonnel.

Sweeney Todd est l’adaptation d’une comédie musicale sanguinolente de Broadway tirée d’un fait-divers. Le virtuose a été jusqu’à reprendre les parenthèses musicales (un peu trop nombreuses) de Stephen Sondheim, le créateur, en ne s’attribuant pas les services du complice Danny Elfman. On peut prendre cette décision comme une nécessité d’expérimenter et de prendre l’air. Tel quel, il s’agit d’un opéra baroque et macabre, jamais tendre, ouvertement grand-guignolesque. Une farce déglinguée pourvue d’une beauté insolente qui tend à rassurer ceux qui n’espéraient plus rien. Une fois passée l’appréhension des premières images (une légère peur du formatage), on retrouve tous les éléments essentiels de son style allant de l’ironie au cynisme, de l’humour noir à la poésie macabre. On erre quelque part entre la noirceur lumineuse de Sleepy Hollow, la folie douce de Ed Wood et la beauté désespérée de Edward aux mains d’argent sans jamais avoir l’impression d’une redondance. Au contraire, le réalisateur se surpasse. Le défaut d’un tel enthousiasme peut résider dans la densité dramatique qui affiche les limites du matériau d’origine et les contingences de la transposition théâtre/cinéma dont Burton s’accommode pourtant avec maestria. Au niveau de la cadence ou même de la gestion de l’espace, cela peut poser problème. Surtout lorsqu’un élément bankable comme Sacha Baron Cohen (Borat) disparaît brutalement de l’écran alors qu’il est censé apporter du sang neuf (au propre comme figuré) et un regard nouveau sur les évènements.

Sous l’apparente simplicité des dialogues et des situations, ce conte amoral s’impose comme une proposition de cinéma peu commune qui finit par prendre dans ses rets invisibles. En mettant sa stupéfiante imagerie au service d’une intrigue imparable, Tim Burton ne se comporte pas comme simple formaliste là où il aurait pu se reposer sur le travail de collègues chevronnés (les décors de Dante Ferreti et la photo du chef-opérateur Dariusz Wolski). En s’appuyant sur une description incroyablement soignée de Londres dans une atmosphère de Jack L’éventreur, il propose un spectacle flamboyant entre Charles Dickens et Frank Miller qui réveille les morts et multiplie les allusions littéraires, picturales ou purement cinématographiques. En raison de la complicité entre Tim Burton et Johnny Depp, la vraie référence en terme de collaboration peut venir de Tod Browning et Lon Chaney qui, il y a longtemps, prenaient le même plaisir sincère et enthousiasmant à varier les registres au fil des desseins fantastiques. Ensemble, Burton et Depp proposent une capacité à puiser de nouveaux registres. Ils sont en constante évolution et continuent de surprendre en passant à un stade supérieur (à côté, les têtes découpées de Sleepy Hollow ressemblent à du Walt Disney). Le personnage de Benjamin Barker renvoie par la présence de Depp à Edward aux mains d’argent (le rasoir au bout des doigts) et From Hell (l’univers ténébreux de l’éventreur) en troquant le caractère farfelu du personnage que l’acteur incarnait dans Sleepy Hollow pour celui du vengeur déterminé. Depp est loin de la dérision à laquelle il nous avait habitué récemment (Pirates des caraïbes) pour une vraie rage intérieure et une vraie tristesse diffuse. Personne n’aurait pu obtenir un tel résultat sauf Burton. Après Ed Wood, une nouvelle performance.

Indiscutablement, grâce à cette profusion de qualités considérables, Tim Burton n’a rien signé d’aussi créatif, audacieux et stimulant depuis très longtemps. Pour les réfractaires de comédies musicales, cette mélodie du malheur cracra n’est pas un problème: on retient plus l’incroyable intensité qui naît des relations tordues entre les personnages que les chansons pourtant mises en valeur par les comédiens (Johnny Depp et Helena Bonham-Carter, brillants dans l’exercice). Au-delà de tout, il s’agit d’une histoire d’amour fou et de passion criminelle qui dégueule de sang, d’exubérance et de fragilité. C’est un évènement qui n’a rien de mineur dans une filmographie prompte aux cauchemars et aux délires et qui pourrait fortement réconcilier avec tous les fans déçus du maître. Dans ces conditions, prenez votre ticket et allez faire un petit tour dans cette boutique des horreurs. Vous risquez de prendre un pied monstrueux.