Still life (mai 2007)

De Jia Zhang Ke. Nouvelle pépite chinoise récompensée d’un Lion d’or lors de la dernière Mostra de Venise. Still Life est une superbe réflexion sur l’entrelacement de temporalités qui se croisent sans jamais pleinement concorder. Le film prend place à Fengje, ville en amont du barrage des Trois Gorges, gigantesque réalisation qui eut pour conséquence de détruire des villages entiers puis de les ensevelir sous une immensité d’eau.

Deux destins personnelles, Still life

La problématique du film pourrait se résumer en deux interrogations : qu’advient-il de l’homme, de sa mémoire quand le pouvoir condamne son environnement immédiat ? Que sont les hommes derrière le mouvement de l’Histoire et le développement hyper rapide de la Chine d’aujourd’hui ? Ces questions déterminent alors un projet esthétique, celui de saisir le temps, de le signifier, plus que de le représenter à travers une réalisation éminemment picturale (le réalisateur est un peintre de formation). Dans la ville, deux histoires se croisent : San Ming y vient pour retrouver sa femme, 16 ans après l’avoir quittée ; Shen Hong vient quant à elle retrouver son mari pour lui annoncer leur divorce. Ces deux destins personnelles reproduisent à leur échelle le mouvement de la ville : on la détruit en effet pour la reconstruire ailleurs. Shen Hong vient détruire le lien marital au moment où le projet de barrage détruit la ville ; San Ming reconstruit sa relation au moment où les villages auront à se reconstruire ailleurs.

La ville (agglomérat de villages) est un personnage à part entière du film. Les villages que l’on va engloutir sont aussi une mémoire des hommes et l’eau qui les recouvre renvoie au temps qui passe et engloutit les souvenirs attachés au lieu. C’est l’environnement, l’espace qui évoluent sans cesse et l’homme n’est que le point de mesure de ce changement. L’hyper composition des plans vise alors à l’intégrer à cette constante évolution : sa propre temporalité s’inscrit au cœur d’une temporalité autre, celle des changements géographiques commandés par le pouvoir politique et idéologique. Car, on ne demande pas l’avis à la population : la mutation (le temps) s’impose de l’extérieur et l’individu est condamné à quitter le lieu (donc à quitter une mémoire).

Une vraie peinture du lien ouvrier

Dés lors, que reste-il aux hommes ? Il y a au cœur du film une vraie peinture du lien ouvrier. Les ouvriers devront à leur tour quitter les lieux pour aller vers d’autres chantiers. Or, ce qu’ils garderont, c’est le souvenir du lien les unissant à ce lieu (c’est le sens d’une des dernières paroles de San Ming, « chaque fois que je verrai les Trois Gorges, je me souviendrai de vous »). Ce qui demeure, par delà l’évolution politique et géographique, c’est donc la mémoire du groupe, la mémoire ouvrière, d’où ces nombreuses scènes collectives ou tout à coup le cadre se rétrécit pour saisir la proximité des corps, l’intimité des existences. Les quatre chapitres renvoient d’ailleurs tous à des objets (thé, cigarettes, bonbons) qui circulent entre ouvriers, qui garantissent une solidarité première et primordiale. A l’opposé, les scènes de travail cèdent la place à une échelle de plan bien plus grande : l’ouvrier n’est qu’un bras au service de la mutation du pays. Comme tout bon film asiatique, le réalisateur attache une attention particulière aux objets : ils sont en effet gonflés de souvenirs, donc dépositaires d’un temps individuel. Leur rareté témoigne de leur rôle par rapport à celui qui les possède : attache identitaire, source de continuité temporelle et seule possession quand le pouvoir ne garantit pas votre survie économique.

Still life c’est une histoire qui recommence, une autre qui s’achève

J’ai dit précédemment que la réalisation était éminemment picturale, il est temps de m’expliquer. Le réalisateur se dit influencé par la théorie de l’équilibre du yin et du yang et cela se retrouve à tous les niveaux du film. Les plans d’ensemble ménagent toujours l’équilibre du construit et du naturel de la même manière, le choix d’une lumière naturelle saturée rend poreuse les limites du ciel et de la terre comme pour mieux signifier leur inextricable enchevêtrement. L’homme pris dans le plan est donc au centre d’un équilibre qui lui échappe mais qui pourtant le constitue. Yin et yang donc (chacun des deux porte en lui le germe de l’autre) : une histoire qui recommence, une autre qui s’achève ; une ville qui se détruit, une autre qui se reconstruit, le temps est continuellement destruction et éternellement recommencement bref engendrement continu et éternel.

Still Life offre des niveaux de lecture multiples et tous plus passionnants les uns que les autres. Ainsi, sa force est d’employer la forme pour véhiculer un fond divers et varié. Le tempo est évidemment lent mais ça coule paisiblement. Ici, il s’agit bien plus de filmer les états intermédiaires que les événements eux-mêmes (la ville pendant la démolition, une succession de rencontres ratées, repoussées pour les personnages) bref, de vous faire ressentir le passage d’un temps impossible à retenir.

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