Steven Spielberg cinéaste total refuge de l’innocence

Spielberg a pourtant longtemps été considéré comme celui qui permettait retrouver son innocence le temps d’un film. Il nous a émerveillés, transportés, émus. Il a présenté le nouvel Indiana Jones comme un gage de reconnaissance à son public. Il allait de nouveau conter l’une de ces histoires extraordinaires qui ont fait sa gloire.

Sugarland express

Sugarland express est un film assez inattendu de la part de Spielberg et pourtant marqué de son sceau. Il était inspiré d’un fait divers réel. Une jeune femme immature (Goldie Hawn) veut faire évader son mari de prison (alors qu’il est sur le point d’en sortir), pour aller récupérer leur enfant placé dans une famille d’accueil. Pour y parvenir, ils prennent un flic en otage et embarquent dans une folle odyssée, avec une horde de voitures de police à leurs trousses. La naïveté des héros est extrêmement touchante car ils courent à leur perte mais, dans l’intervalle, on partage leur innocence et leur naïveté. On ne les juge pas.

Le regard sur la société américaine est par contre assez féroce et le phénomène qui se crée autour d’eux extrêmement révélateur. Ils sont les héros du jour, des citoyens lambdas sont interviewés pour commenter leur cavale. Ils atteignent à la gloire parce qu’ils sont des hors là loi. On retrouve ce phénomène dans Tueurs-nés d’Oliver Stone. La société est ivre de notoriété, peu importe comment elle est acquise. L’oeuvre atteint alors une portée presque sociologique. Mais jamais Spielberg ne s’écarte de l’empathie profonde qu’il éprouve pour ce couple de paumés. Il aime à mettre en scène des marginaux ou des allumés et inviter à les comprendre, à s’attacher à eux, à s’émouvoir de leur sort. C’est une constante. A côté de la mise en scène spectaculaire des poursuites en voiture, il y a le souci permanent de mettre en avant cette dimension humaine. C’était son premier film pour le cinéma à proprement parler (Duel était réalisé pour la télévision). Il est encore assez méconnu. Pourtant, dès 1974, tout Spielberg est là, son point de vue à la fois tendre pour ses personnages et sa vision du monde presque critique.

Rencontres du troisième type

Rencontres du troisième type est le film emblématique de son auteur. Il porte en lui toutes les thématiques auxquelles il ne cesserait de revenir ensuite. Il met en scène un homme ordinaire (Richard Dreyfus). Il est légèrement excentrique, une mentalité espiègle et un tantinet irresponsable. Son ménage vacille au début du film. Rien ne le prédestine à l’extraordinaire. Pourtant, avec d’autres, il est témoin de phénomènes étranges, de manifestation d’Ovnis qui bouleversent les lieux qu’ils survolent. Lui et d’autres témoins sont bouleversés par cet événement. Il tente à toute force de recréer une montagne. Il passe pour fou, jusqu’à ce qu’il identifie cette montagne et s’y rende pour rencontrer un groupe de chercheurs -menés par François Truffaut- qui étudient le phénomène.

La personnalité du héros est importante car Dreyfus apparaît très vite comme l’alter ego du cinéaste. Il a gardé son espièglerie, cette faculté à s’émerveiller que beaucoup d’adultes perdent (motif qui sera au coeur de Hook). Il est de ce fait relativement inapte à une vie responsable et sa fantaisie le mènera au bord de la folie. Ainsi l’essence du film n’est pas la manifestation extraterrestre mais plutôt le courage de cet homme à continuer de croire à l’impossible, envers et contre tout. Il refuse les responsabilités traditionnelles qui bâillonnent les adultes dans un silence raisonnable.

Nous assistons au récit de son émancipation. Il est le héros spielbergien par excellence car il ne renonce jamais. Le réalisateur a passé son temps à évoquer des destins qui échappent aux normes. Dreyfus n’est pas en phase avec sa réalité quotidienne et c’est précisément pour cela qu’il s’embarque corps et âme dans cette aventure jusqu’à tout abandonner. Il y a quelque chose de plus grand et de plus noble que la banalité à laquelle tout le monde est asservi. Dans Duel, le héros était douloureusement arraché à son cher train-train. Ici, il ne demande que ça. C’est sa curiosité forcenée qui va faire de lui un témoin privilégié.

Le film témoigne de l’anticonformisme profond de Spielberg, à travers son personnage principal excentrique, mais aussi dans sa manière totalement à contre-courant de représenter les extra-terrestres. Ils sont ici totalement pacifiques, poétiques. La communication se fait par des notes de musiques (John Williams encore et sa collaboration toujours inspirée avec le réalisateur). Juste une rencontre, belle comme une épiphanie. Tout est vu avec l’intransigeance d’un adulte rêveur. Tout s’inscrit sur le beau visage de Truffaut qui exprime la grâce de ce voyage cinématographique. L’inconcevable, l’accident, fait ici irruption dans l’existence de quelqu’un qui s’y sentait à l’étroit. Cela lui permet de s’épanouir, de se révéler. « Le cinéma, c’est plus beau que la vie » disait justement Truffaut. Voilà une maxime à laquelle Spielberg souscrit manifestement. Le septième art permet d’échapper à une réalité trop étriquée. Rencontres du troisième type en est un beau témoignage. Toujours partir du quotidien pour le mener à l’extraordinaire, quel qu’il soit, tel est le credo de l’artiste.

E.T

E.T reprend ce postulat. C’est avec ce film que Spielberg a marqué bien des enfances. Une créature extraterrestre est laissée en arrière par un vaisseau qui quitte la terre sans lui. Il est recueilli par un jeune garçon, Eliott qui prend soin de lui, le protège et apprend à communiquer avec lui. E.T est le récit d’une amitié émouvante, encore une rencontre du troisième type poétique (à croire que l’harmonie et la tendresse pour Spielberg ne peuvent pas venir de ce monde). Le jeune Eliott, son grand frère et sa petite soeur (Drew Barrymore) offrent un refuge à cet être pacifique et d’abord aussi effrayé qu’eux.

C’est touchant de candeur et de simplicité, on reconnaît immédiatement l’univers enfantin qui fut un jour le nôtre. Car le jeune héros vit une vie totalement ordinaire, dans une maison moyenne. Cependant, ses parents viennent de se quitter. On sent chez Eliott un besoin d’affection, une vulnérabilité, à l’image de Spielberg quand il était enfant. Il est en quête de réconfort. En quête aussi comme tout enfant d’une certaine considération, d’un monde où il pourrait agir et se libérer des règles qu’on lui impose, à l’école où chez lui. E.T lui offre cette opportunité. Cette créature lui permet de s’émanciper et de s’affirmer en tant qu’individu, comme Richard Dreyfus dans Rencontres du troisième type.

Spielberg, on le sent, est l’un de ces êtres rares qui se souviennent d’avoir été un jour des enfants, la frustration que l’on ressent à cet âge en même temps que l’imagination que l’on déploie pour le supporter. Son cinéma s’est nourri de cela. C’est avec une nostalgie émue que l’on revoie E.T à l’âge adulte, émerveillés par la pureté de cette amitié qui résiste à tous les assauts de la triste réalité, où cet être extraordinaire fait voler un vélo au milieu d’une pleine lune. Il s’agit d’un beau conte. On le suit avec la peur que la créature soit découverte et maltraitée. On s’y attache comme Elliott. Parce que nous avons sans doute été ce gosse et que nous avons partagé ses rêves.

Ainsi, le cinéaste fait croire à tout cela, et on le suit jusqu’au bout. Parce qu’il se concentre sur ce qu’on éprouve, sur l’espoir de renouer avec une innocence que la réalité a fini par désenchanter (car les couples finissent par se séparer, la mort se manifeste et les enfants grandissent). D’ailleurs cette belle rencontre marque la fin de l’insouciance, Elliott découvre la responsabilité, tente d’échapper une dernière fois à la fatalité par la faveur de cette amitié absolue et inespérée. Mais il risque sa vie, entrevoit le deuil, doit éprouver la douleur de se séparer de son grand ami. Spielberg célèbre l’innocence, ou plutôt son chant du cygne. Mais il n’est pas candide une seule seconde. C’est pour cela que l’on peut être touché par E.T à tous les âges et verser une larme au murmure « je serai toujours là ». Parce qu’il y a de la gravité dans cette histoire. Parce ça touche à quelque chose de profond, lorsque tout était encore simple et absolu, lorsque nous croyions encore aux extraterrestres, à l’imagination, à l’impossible, à Peter Pan. Il nous rappelle un peu de ce paradis perdu. Il y a un grand plaisir à le retrouver, mais aussi une mélancolie certaine que Spielberg n’écarte jamais.

Hook

Hook est l’illustration parfaite de cela. Peter Pan a grandi. Il est devenu cynique, responsable, insensible, il a oublié son enfance. Il ne sait plus voler, méprise les contes et délaisse ses enfants. Il ne se rend chez sa chère Wendy qu’à son corps défendant et le téléphone portable vissé à son oreille. Il a changé, comme n’importe qui. Ce point de départ est assez révélateur du regard désabusé que Spielberg a pu porter sur le monde, justifier également le fait qu’il soit capable d’une noirceur assez spectaculaire. La situation de départ de ses personnages est toujours assez morne et ils ne se révèlent que lorsqu’une sorte de miracle bouleverse l’ordre du monde.

Certes, Hook est bourré de défauts : des décors assez kitsch, des enfants perdus un peu trop hystériques, un capitaine Crochet qui cabotine à l’extrême, une pauvre Julia Roberts réduite au rôle de spectatrice permanente dans le rôle de Clochette. Pourtant le film demeure extrêmement attachant car très proche du cinéaste et offrant une variation intéressante autour du roman de James Barrie. Il s’agit de la dernière aventure de Peter Pan, celle qui va le réconcilier avec lui-même. Après il lui faudra retourner à la vie. Même le pas imaginaire n’échappe pas à une certaine désillusion. La nostalgie est partout. Celle du temps ou Wendy, Peter et les autres étaient des enfants, où l’on ne perdait pas ses billes, où le Capitaine Crochet n’était pas le vieillard pathétique qu’il se révèle finalement être. Quelque chose de l’innocence première s’est perdu, le cinéma lui offre un dernier répit. Cependant, il faudra revenir à la réalité paradoxale: des enfants qui voudraient ressembler aux adultes, des adultes qui ont la nostalgie de leur enfance.

Le vieux Peter Browning est profondément spielbergien lui aussi, puisqu’ à la suite de l’enlèvement de ses enfants, il doit se révéler, reconquérir son identité profonde, celle de Peter Pan qui sait voler, se battre et pousser son cri de guerre. Le thème est beau, convient parfaitement au cinéaste. Mais il le traite de façon un peu trop archétypale, proche de la naïveté d’un Disney, sans que l’on retrouve totalement le bel équilibre qui caractérise habituellement Spielberg : L’innocence comme dernier rempart à la désillusion. Cette histoire simplifiait peut-être un peu trop sa problématique de prédilection, l’illustrait de manière peut-être un peu trop littérale.

Always

Always a une résonance très personnelle pour Spielberg. L’un de ses tous premiers essais intitulé « Fighter Squad » lorsqu’il avait quatorze ans était consacré à l’Air Force. Sa passion pour l’aviation revient régulièrement dans son oeuvre: dans l’Empire du soleil par exemple et dans Indiana Jones et la dernière croisade, avec le Zeppelin et la scène où Indy pilote un petit avion pris en chasse par un bombardier. Même si Always n’est objectivement pas la plus belle réussite de son auteur, il s’inscrit également dans sa quête d’extraordinaire. Le pilote campé par Richard Dreyfus est une tête brûlée qui doit éteindre des feux avec son avion. Il aime prendre des risques. Les scènes en avion sont d’une belle intensité. Il est uni par un grand amour à l’attendrissante Holly Hunter. Mais il meurt dans un crash et trouve en la personne d’Audrey Hepburn son ange gardien (sa dernière apparition à l’écran dans un rôle sur mesure). Il doit redonner l’inspiration à un pilote, et inciter sa femme à continuer de vivre sans lui. Il est un revenant qui peut influencer la destinée des vivants.

Dreyfus compose un personnage facétieux et encore très amoureux après sa mort (il communique d’ailleurs sa passion à son protégé). Il s’agit du remake d’une comédie avec Spencer Tracy, A guy named Joe (scénario de Dalton Trumbo). L’histoire est belle et pleine de cette invraisemblance que Spielberg aime à exalter au fil d’un récit, partant d’une situation normale pour la faire évoluer vers le surnaturel. Mais le versant romantique du film est un peu trop prévisible, trop mélodramatique pour être réellement poignant. Le romantisme est au premier degré et à l’eau de rose.

Les interprétations d’Holly Hunter toujours excellente et de John Goodman en ami loyal, rendent ce film réellement attachant et sensible, même si, par moments, il verse dans le sentimentalisme d’une bluette un peu trop sirupeuse. Spielberg ne parvient pas à transcender le matériel original dans ce film qui est clairement un hommage cinéphile à la simplicité et la candeur des films de l’âge d’or Hollywoodien. Mais en 1989, il fallait trouver un nouveau souffle aux grands mélos d’antan. Et il n’y parvient pas totalement.

Les Aventuriers de l’Arche perdue

Indiana Jones est avant tout une volonté de renouer avec les héros qui faisaient rêver Spielberg et Lucas dans leur âge tendre. C’est particulièrement vrai pour Les Aventuriers de l’arche perdue et ses scènes d’anthologie (le héros poursuivi par une boule géante, le puit rempli de serpents, l’action qui ne connaît pas de temps mort).

Ainsi il fait figure d’exception notable dans le monde du cinéaste puisqu’il ne s’ancre pas dans le quotidien, Il nous plonge en permanence dans l’extraordinaire. Il s’agit d’un très grand divertissement qui assume sa fantaisie. Un héros tel que le professeur Jones ne saurait exister ailleurs qu’au cinéma ou dans une B.D, au même titre que Superman ou Buck Rogers (que l’on aperçoit d’ailleurs dans E.T lorsque la créature feuillette un comics). Les trésors qu’il met en scène font rêver l’humanité depuis toujours (L’Arche d’alliance, Le Graal). Le héros se sort des situations les plus délicates et ne se dépare jamais d’une certaine ironie, d’une nonchalance qui rappelle les grands héros d’antan.

L’oeuvre est un hommage extrêmement nostalgique, une célébration de l’insouciance des premiers temps du cinéma dans des aventures totalement improbables, trépidantes et captivantes. Indiana Jones est un autre refuge d’où la gravité est bannie, la fantaisie érigée comme seule règle, où l’ébahissement vous envahit à chaque séquence, vous inscrit un sourire béat sur le visage comme un merveilleux tour de grand huit. Un beau moment d’oubli où le monde qui s’offre à vous est un fantasme total, un rêve de gosse comme Lucas a su en créer au cinéma comme personne.

La trilogie est une illustration assez éloquente de cette expression galvaudée : « la magie du cinéma », de son pouvoir d’évasion. La série retrouve cette naïveté rafraîchissante, cet émerveillement devant les possibilités offertes par le septième art qui est capable de projeter nos rêves dans les voyages de Méliès, les Guerre des étoiles de Lucas, les Aventures d’Indiana Jones. Ce héros perpétue cette noble tradition, celle qui permet une parenthèse extraordinaire dans une salle obscure.

A.I

A.I était un projet développé de longue date par Stanley Kubrick. Voyant la tournure que prenait l’histoire qui devenait une variation autour de Pinocchio en plus de sa réflexion initiale sur les robots et l’intelligence artificielle, il confia le projet à son ami Steven Spielberg pour se consacrer à un autre film, Eyes wide shut. Notre homme se trouva donc avec les instructions minutieuses de Kubrick qui avait épuisé plusieurs collaborateurs en explorant ce sujet. Les storyboards étaient prêts. Plusieurs versions du script avaient été écrites.

C’est une oeuvre atypique, étrange et assez importante car elle marque une évolution. Le pessimisme voire le cynisme de Kubrick dans son approche de la nature humaine, sa froideur méthodique crée un curieux équilibre avec la chaleur de Spielberg et sa manière de nous lier au destin de ses personnages. Cela crée presque une dissonance.

Il y a toujours eu une tendresse presque trop naïve de Spielberg. C’est le reproche qu’on lui a souvent fait -parfois avec raison- de jouer sur les bons sentiments. Ainsi l’obstination de l’enfant robot à se faire aimer, son opiniâtreté à croire en la « fée bleue » qui ferait de lui un être humain pour que sa maman l’aime… Tout cela est d’abord assez horripilant. Mais la beauté du film est dans ses contrastes, le monde froid et amoral, scientifique, qui crée des robots pour satisfaire aux besoins des humains, sans se soucier des conséquences.

La naïveté de l’enfant-robot est largement contrebalancée par le regard totalement désabusé et pessimiste sur l’inconséquence et la cruauté inhérente à la nature humaine. L’innocence est d’ailleurs inhumaine, la pureté est artificielle, personnifiée par le petit robot. Le reste n’est que violence et bassesse. Le « robot d’amour » Gigolo Joe, incarné par Jude Law est particulièrement intéressant à ce titre, car il sert avant tout à assouvir la concupiscence des femmes, il est une création vicieuse, inhabituelle chez Spielberg mais qui s’intègre parfaitement à l’oeuvre de Kubrick. Les scènes où les robots sont parqués et détruit sont particulièrement réussies, cela fait songer à un génocide affreux et méthodique. La cruauté et l’intolérance cherchent toujours à se manifester et à se déchaîner sous n’importe quel motif. La fureur et la violence sont les manifestations premières de la peur et de la sottise.

A.I est un film extrêmement sombre, sa référence au conte est presque incongrue dans un monde qui en est très éloigné. Même les enfants, habituellement épargnés par la corruption pour Spielberg, sont des êtres foncièrement cruels et vicieux (à travers le retour de l’enfant naturel du couple que l’enfant-robot était censé remplacé). A partir du moment où le robot n’est pas considéré comme humains, on peut déchaîner sur lui nos pulsions les plus noires avant de les abandonner à la casse.

La fin d’A.I est heureuse mais totalement irréelle. L’humanité en est surtout absente. Ce qui est d’un pessimisme absolu. L’enfant robot connaît enfin le bonheur d’être absolument aimé de sa mère. Seulement elle est l’incarnation du souvenir qu’il s’en est fait, reconstituée par des extraterrestres pour une journée. Elle est une projection idyllique de ce que l’humanité pouvait être. Ironiquement, c’est un robot qui est le seul dépositaire de ce que l’humain pouvait avoir de meilleur: l’amour inconditionnel. Comme ce petit extraterrestre qui quelques années plus tôt révélait chez Spielberg une amitié absolue… et irréelle.

Kubrick, avec cette histoire avait compris ce que le réalisateur d’E.T pouvait apporter. Mais insidieusement, il l’a incité à explorer plus loin la méfiance profonde qu’il éprouve vis à vis des êtres humains, pour livrer un conte misanthropique. Après la liste de Schindler, ce film a indéniablement poussé Spielberg a exploré le côté obscur de sa force. Une évolution dans la noirceur qui s’affirmera dans Minority report et trouvera son paroxysme dans la Guerre des mondes. A.I est une belle oeuvre de transition, entre innocence de plus en plus condamnée et désenchantement profond.

Arrête-moi si tu peux

Arrête-moi si tu peux est une oeuvre jubilatoire narrant l’histoire d’un merveilleux gredin qui émit de faux chèques en se faisant passer pour un pilote de la Panam et faisant tourner en bourrique l’agent du FBI qui le poursuivait.

Spielberg raconte cette histoire vraie. Il en profite surtout pour susciter l’admiration pour ce très jeune escroc, livrant une oeuvre allègre, enlevée et presque naïve, épousant totalement l’insouciance du héros (l’un des plus beaux rôle de DiCaprio). Il opte pour un jeu de chat et de souris qu’il a toujours affectionné (le camion qui essaie d’attraper la voiture, le requin que l’on doit capturer, les hors la loi en cavale dans Sugarland express, le raptor qui joue à cache-cache dans la cuisine…).

Le film est une parenthèse légère, avec le TerminalIl faut sauver le soldat Ryan, Minority report et avant la Guerre des mondes), un moment de répit. Ce qui caractérise ce film, c’est son rythme effréné, la poursuite ne s’arrête jamais, pas le temps de souffler. On aurait pu craindre la répétition. Mais Spielberg varie tellement les ambiance et les différentes facettes de son entourloupeur que son film devient multiple.

Le jeune Frank Abagnale est attaché à ses parents, fasciné par le couple qu’ils forment. Il voue une grande admiration à son père, escroc malicieux mais sans génie (le Fisc lui prend tout). Le monde du garçon s’écroule lorsque ses parents se séparent. Il choisit de fuir, de nier la déchéance de tout ce en quoi il croyait, ce qui le constituait. Il refuse tout simplement la réalité et sa finalité ultime (et la raison de ses larcins) est de tout récupérer, pour que tout redevienne comme avant. Alors il entame sa folle course en avant qui va lui permettre de voler des millions grâce à son astuce et à sa vivacité. Il sera un pilote d’avion, un avocat, un médecin, un pseudo-James Bond et occasionnellement un agent de la CIA. Le gamin se joue de toutes les règles, s’affranchit de toutes les lois et les viole avec une malice presque innocente. Rien n’est grave, il ne fait que jouer. L’agent lancé à ses trousses, Tom Hanks, magistral comme à son habitude, est son exact opposé. Il est dénué de fantaisie, concentré et surtout obstiné (là où Frank est totalement instable et évaporé). Le duo est finalement extrêmement complémentaire. La souris finit d’ailleurs par apprécier le chat car il est après tout la seule figure constante de sa folle existence.

Au final même si le film est trépidant, ce gamin (il n’a au début que 16, 17 ans) se réfugie sous des identités multiples, des supercheries pour ne pas avoir à faire face à son malheur. La manière dont il refoule son mal de vivre est extrêmement originale et réjouissante. Pourtant il partage ce trait avec beaucoup d’autres figures spielbergiennes. C’est son désespoir qu’il tente de semer. Mais il finit par le rattraper. Lui aussi, comme le vieux Peter Pan de Hook, doit se résigner vivre après une merveilleuse équipée.

Le Terminal

Le Terminal poursuivait dans cette veine, très réussie, même si elle est minoritaire dans l’oeuvre du réalisateur. Il s’agit à nouveau d’une fantaisie, dans l’innocence retrouvée d’un monde à la Capra, un film qui vous fait le coeur léger. Partant d’une histoire vraie, celle d’un iranien qui se retrouva sans papiers à Roissy et fut contraint de vivre dans l’Aéroport.

Comme pour Arrête-moi si tu peux, Spielberg se sert de ce point de départ authentique pour développer un univers poétique, pour le muer en un motif purement cinématographique. Le pari était assez audacieux. L’unité de lieu est souvent un piège au cinéma. Les personnages tournent vite en rond, la monotonie est menaçante. D’autant plus qu’on ne fait pas plus froid, impersonnel et moins romanesque qu’un terminal d’aéroport. En faire l’argument d’un film, même pour un grand réalisateur comme lui, éveille une certaine perplexité. Mais il sait ce qu’il fait.

Avec Tom Hanks dans le rôle principal, il choisit un acteur au registre illimité qui attire immédiatement la sympathie. Il a ôté de son scénario tout ce qui permettrait d’identifier une réalité quelconque. Il a inventé un pays imaginaire en pleine crise politique. Le personnage principal est alors incapable de débarquer aux Etats Unis ou de regagner son pays. Peu à peu cela devient un conte.

Le héros est une parfaite illustration de candeur. Il est désarmant d’optimisme dans sa situation pourtant absolument inextricable. Ne parlant que sa langue natale (imaginée par l’acteur), il ne parvient pas à saisir la délicatesse de sa situation. L’incompréhension totale à laquelle il se heurte incite les gens qui l’entourent à le protéger, à se lier d’une amitié toute simple et touchante avec lui. La présence de cet étranger, cet E.T d’un nouveau genre, transfigure la vie de l’aéroport (du balayeur indien taciturne à la belle hôtesse de l’air qui s’entiche de lui), ce lieu de passage froid devient humain et poétique. Peu à peu toute une communauté se lie autour de lui contre le directeur de la sécurité de l’aéroport qui ne jure que par le règlement.

C’est émouvant de légèreté, d’innocence, de naïveté… En un mot c’est attachant comme ces belles comédies hollywoodiennes de l’âge d’or, de ces films qui vous tiennent chaud au coeur de l’hiver comme un beau petit poème optimiste. Un de ces films-refuges que l’on reverra toujours avec plaisir. Sans doute pas un chef d’oeuvre, ni une date majeure dans la carrière de Spielberg, mais tout de même un moment de grâce comme lui seul sait en créer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *