Spider (novembre 2002)

de David Cronenberg.Représenter la folie est une tentative des plus complexes pour le médium cinématographique qui doit trouver le moyen d’exprimer par l’image ce qui relève avant tout d’une disposition intérieure qui en retour implique un rapport déviant au réel. La folie n’est pas tant imagination d’un monde radicalement différent que perception autre du monde commun. C’est là je crois le point de départ de Spider, film austère et glacial mais oh combien passionnant. L’histoire est celle d’un interné psychiatrique, surnommé Spider, transféré dans un centre de réinsertion proche du quartier de son enfance. Voilà pour lui l’occasion de se pencher sur son passé et de chercher l’événement traumatique qui transforma sa vie. Le récit s’effectue donc sur un double versant : d’un côté, la peinture d’un personnage schizophrène, de l’autre, le récit d’une intériorité et d’une histoire familiale traumatisante.

Le glissement graduel vers une réalité remémorée et fantasmée par Spider

Le film dévoile différents niveaux de réalité qui sont pourtant mis en scène sur un même registre chromatique (prédominance de l’ocre, du brun) et esthétique. Le premier quart d’heure nous présente l’arrivée de Spider dans le centre de réinsertion. Le quartier traversé est vide (pas de passants, aucune activité, Spider occupe le plus souvent seul le cadre) et déserté. Nous sommes encore dans une réalité extérieure et objective, qui n’est pas encore habitée par Spider. Petit à petit, Spider va enquêter sur son passé et la réalité extérieure va progressivement servir d’appui à l’enquête et au raccord à la réalité intérieure. La force du film est justement de bien marquer ce glissement graduel vers une réalité tout à la fois remémorée et fantasmée par Spider. Le film prend la forme du puzzle (Spider reconstitue à l’intérieur du film un puzzle, la scène est en ce sens un commentaire à lectures multiples : reconstitution d’une histoire mais aussi signification de l’esprit fragmenté de Spider).

Ambiguïté, mise en scène uniforme et homogène dans “Spider”

La réalité de l’environnement est réinvestie par l’histoire de Spider et l’espace devient image des méandres de son esprit. Les décors sont de nouveau peuplés par des souvenirs : l’image montre alors cette réalité habitée par l’intériorité, nous sommes donc dans la tête de Spider… Or quels statuts peuvent bien avoir ces images ? Sont-elles imaginées, fantasmées, remémorées ? Tout le film joue sur cette ambiguïté, renforcée comme je l’ai dit par une mise en scène uniforme et homogène. Cronenberg inscrit par exemple Spider homme au cœur de scènes vécues (donc « vraies ») comme enfant. Plusieurs plans placent ainsi l’enfant au premier plan, l’homme au second : l’histoire est un dédoublement, une histoire revécue et redoublée. Mais Spider est aussi témoin de scènes qu’il ne peut avoir vu (puisqu’il n’était pas présent comme enfant…), ce qui pose le problème de savoir si elles sont purs fantasmes ou imagination de ce qui s’est réellement passé (Spider croit que son père a tué sa mère). L’indistinction des niveaux de réalité organise bien la mise en scène du film… Des liaisons existent pourtant : quand Spider écrit dans sa chambre, nous savons qu’il est revenu au cœur du temps diégétique, quand il regarde une scène depuis l’arrière plan, nous savons qu’il n’est plus dans la réalité objective mais au cœur de sa réalité intérieure…

Un doute persiste tout au long du film sur la santé mentale de Spider et sur les raisons de sa folie, il faudra attendre la fin pour avoir des réponses concrètes et précises, pour comprendre que sa quête était aussi la quête de La réalité, c’est-à-dire, de sa version objective et non plus fantasmée… J’ai beaucoup apprécié ce film, très proche dans sa méthode de David Lynch, et passionnant sur un plan purement cinématographique. La peinture de la folie qui vire à l’obsession et au retour du même (Ralph Fiennes est excellent) est d’autant plus efficace qu’elle s’inscrit dans un univers neutre et hyper commun. Une réussite !

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