Shanghaï Dreams (2006)

Film chinois de Wang Xiaoshuai qui allie histoire sentimentale et peinture sociale fondée sur une réalisation qu’on pourrait qualifier de réalisme critique.

Shanghaï Dreams: fantasme, pression, héroïne

L’histoire se situe dans une campagne chinoise (d’où une palette de couleurs foncées et sombres pour un film de la terre) et prend pour objet une famille obligée d’émigrer dans les années 60 sur ordre du gouvernement chinois et dans le but de développer l’industrie dans les campagnes et régions pauvres. Or, 20 ans plus tard (années 80 donc), le père n’a plus qu’une idée en tête: retourner à Shanghai, ville dont on parle, qu’on fantasme mais qu’on ne verra jamais à l’écran…Le drame naît alors de la pression qu’il exerce sur sa fille, l’héroïne, que l’on suit tout au long du film et qui, elle, se sent chez elle “ici”, d’autant plus qu’elle semble y avoir découvert l’amour, en la personne d’un jeune ouvrier dont la famille a toujours vécu dans cette campagne. Le versant sentimental rejoint alors le versant social car la jeunesse peinte ici est une jeunesse opprimée, aux désirs réprimés par des figures d’ordre et de pouvoir (qu’il soit patriarcal ou idéologie politique avec la toute puissance du Parti, matérialisé dans le film par une voix anonyme, sortant de multiples hauts parleurs) mais également en proie aux clivages sociaux et “géographiques” (les anciens habitants de Shanghai ne concevant pas de marier leurs filles à des paysans…).

La jeune chinoise et la violence contre elle-même

Une métaphore visuelle, filée tout au long du film exprime cet étouffement de l’héroïne (symbole d’une certaine jeunesse chinoise) : sa chambre est présentée comme une cellule, la jeune fille y est littéralement enfermée par un jeu de cadre dans le cadre tandis que le père, allant et venant devant cette cellule, en viendra même à lui demander des aveux sur un comportement qu’il juge avec sévérité (comportement que nous jugerions, nous, “normal”), le père devient geôlier de sa propre fille qui sera filmée un peu plus tard derrière une fenêtre à barreaux…Dés lors, le film s’attache à peindre la violence d’un système tout à la fois idéologique (le drapeau chinois encadre le film), éthique (morale patriarcale) ou, comme nous l’avons dit géographique, système qui pousse alors la jeunesse chinoise rurale à retourner la violence contre elle-même (l’amoureux violera l’héroïne alors même que leur amour est sincère, viol qui lui vaudra bien évidemment la peine de mort; l’héroïne tentera de se suicider; son amie fuguera etc…). Les mots ayant trait à la sexualité ne sont jamais prononcés (les phrases du père et d’autres personnages sur le sexe sont toujours suspendues, arrêtées en plein élan…) alors que le film tend à montrer tout ce qu’un désir réprimé (et pourtant sincère) peut avoir comme conséquences…

Prix du jury au festival de Cannes 2005, ce film est tout à la fois peinture de l’aliénation de l’individu, de la violence sociale chinoise et des conflits intergénérationnels, le dernier regard du père (constatant le désastre engendré par son inflexibilité) enfin en partance pour Shangaï en dit long sur le regard que le cinéaste porte sur cette société chinoise qui étouffe et fait mourir sa jeunesse à petits feux… Beau, émouvant et cohérent, un film rare et poignant.

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