Serpico (1973)

Grand standard des années 70, Serpico nous raconte l’histoire vraie de la lutte que mena un policier new yorkais pour mettre à jour et stopper un réseau de corruption géré par la Police même. La thématique de la croisade du policier intègre en lutte contre un système vicié et corrompu constitue bien évidemment le cœur narratif du film. Frank Serpico incarne une forme d’idéal de justice qui va s’abîmer une fois confronté à la réalité policière. C’est si l’on peut dire un idéal extérieur à la justice telle qu’elle ait pratiquée par la police new-yorkaise, un idéal que le spectateur peut et doit concevoir mais qui n’a que peu de rapport avec la réalité des faits. En effet, Frank Serpico est ce que ses collègues appellent un excentrique : il côtoie les milieux de la contre culture, s’habille à la cool, se veut proche de la population, et surtout refuse de participer aux petits trafics policiers. Ces caractérisations prennent un air bien particulier dans les années 70 et renvoient aux rêves d’idéal portés par cette contre culture qui se heurta brutalement aux réalités policières et politiques. L’idéal ne fait pas bon ménage avec le réel… Avec Serpico, Lumet autopsie l’échec inévitable de ce mouvement culturel en montrant comment il ne peut à aucun moment changer le système.

Serpico refuse la solidarité de groupe

Serpico se condamne à la solitude précisément parce qu’il refuse la solidarité de groupe, parce qu’il refuse de participer au système tel qu’il est. Ainsi, l’évolution du personnage traduit cette perdition : Al Pacino campe un Serpico tout intérieur et contenu puis, petit à petit, après une succession de désaveux hiérarchiques, les crises de colère se multiplient, son jeu se fait plus tendu. La désagrégation de sa vie amoureuse et sociale témoigne alors de son statut de martyre, sacrifié sur l’autel de la corruption. L’équilibre fragile de la composition de Pacino ainsi que la justesse du scénario et situations évitent la raideur et tout manichéisme : si Serpico incarne la justice idéale, il finira seul, abandonné et aigri. La structure en boucle du film l’avait d’ailleurs déjà condamné (il se fera tirer dessus dans une situation…confuse…) : Lumet place d’emblée son film dans le cadre de la tragédie puisque l’on connaît par avance le dénouement et l’on sait que Serpico ne pourra éviter de payer de sa santé le prix de sa croisade. Se dégage alors un profond sentiment de pessimisme : le système est tout puissant, ses ramifications semblent insaisissables et l’individu ne peut qu’être broyé par ses multiples mécanismes de défense et de préservation. La société nous dit en substance Lumet est pourrie jusqu’à la moelle puisque ce qui en garantit la bonne marche, l’équité, ne fonctionne précisément pas. Les frontières entre le bien et le mal, le juste et l’injuste se brouillent, s’estompent progressivement et cet effacement est général : partout où est muté Serpico, il y a corruption, chaque fois adaptée à la hiérarchie et au cadre d’action. Serpico apparaît alors en décalage avec le monde, avec son monde (professionnel)… Nous sommes dans l’Amérique du Watergate : le pouvoir est obscur, ses modes d’efficacité plus que suspects et l’innocence ne peut qu’être sacrifiée.

D’une noirceur étonnante, Serpico décrit avec minutie l’isolement progressif d’Al Pacino, parvient par une mise en scène discrète, articulée autour des gros plans, à faire passer le sentiment d’étouffement, de suffocation que ne manque pas d’éprouver le personnage. Un film qui n’a pas vieilli, précisément parce qu’il nous parle d’un drame existentiel à portée universel : quand l’homme ne peut plus faire concorder le réel avec ses propres convictions, ne resteraient que l’aigreur et la solitude…

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