S-21, la machine de mort Khmère rouge (2004)

Ce documentaire de Rithy Pan revient sur le tristement célèbre centre d’interrogation et d’exécution S-21, lieu emblématique du génocide khmer rouge. Ce retour offre l’occasion d’un travail de mémoire douloureux où un rescapé va se confronter à certains de ses anciens tortionnaires. Le film vise donc à redonner la parole aux bourreaux et aux victimes et de par leur confrontation éclairer d’un jour nouveau ce traumatisme commun. Il est donc un espace de dialogue, une problématisation de la possibilité ou pas de la réconciliation nationale alors même que les logiques semblent antagonistes : pour le rescapé, il s’agit de chercher du sens et à aucun moment de pardonner ses bourreaux, pour les bourreaux, il s’agit de se défendre (récurrence de l’argument des ordres et de l’obéissance) tout en assumant une conscience coupable qui pèse sur chacune de leurs paroles et sur leur vie entière.

S-21 redonne la parole aux bourreaux et aux victimes

Tout l’enjeu mémoriel (mais également dramatique) consiste alors à rejouer l’événement et les scènes qui le composent, donc à les revivre par le corps et la parole dans un espace déserté qu’il faut repeupler par la mémoire (pour ceux qui l’ont connu) et par l’imagination (pour le spectateur). Les assassins rejouant leur rôle offrent un spectacle morbide et fascinant : il s’agit ici d’une résurrection qui fait froid dans le dos et qui trouble d’autant plus que, précisément, nous savons que ce ne sont pas là scènes inventées… Les nœuds problématiques et thématiques sont clairement repérables : à partir de quel moment peut-on parler d’inhumanité, quel est le processus qui conduit des hommes ordinaires, pour la plupart éduqués vers le crime et la torture ? Peut-on trouver du sens à de l’incompréhensible et surtout peut-on phraser ce type d’expérience extrême (l’un des rescapés : « C’est très difficile à raconter », le poids du vécu étouffe sa parole en un sanglot) ? Qu’est ce qu’une victime et comment la définir ?

Ici, se dessine un système qui ne fonctionne qu’en créant de la culpabilité afin de justifier les peines et exécutions. La folie de ce système réside donc dans sa capacité à s’auto-alimenter, à s’auto-justifier (créer des coupables, créer des histoires qui satisfont aux critères des purges politiques). Chaque souvenir et chaque parole particulière permettent ainsi d’en dessiner les contours et d’ouvrir à la pensée d’un processus collectif où la base est tout aussi responsable que les donneurs d’ordre puisqu’elle aussi n’a pas d’autre but que de recueillir des aveux (qu’ils soient faux ou vrais n’a aucune importance) et d’entériner des culpabilités.

S-21 est à ranger au côté d’autres films qui cherchent à penser des situations de violence extrême. Refusant les séductions du discours culpabilisant et du cadre judiciaire, il se veut tentative d’exploration et d’explication d’un processus qui défie les lois de l’entendement. De nouveau, la raison cherche à approcher ce qui semble le plus éloigné d’elle.

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