Ray (2005)

De Taylor Hackford. S’attaquer à la vie de Ray Charles sans sombrer dans l’hagiographie était un pari risqué que le réalisateur a partiellement su tenir. La vie du maître était propice au genre du biopic et à ses constantes cinématographiques propres à l’univers moral et idéologique américain, ce qui fait justement la limite de ce film à la démarche beaucoup trop classique, coulant trop facilement l’itinéraire de son sujet dans un moule beaucoup trop codé. En effet, le biopic américain prend le plus souvent la forme d’une success story se bâtissant contre et à travers l’adversité.

La voie du succès de Ray

Ici, l’infirmité est l’obstacle initial, constamment répété et donc à surpasser continuellement. La voie du succès correspond donc au prisme américain du self made man, de l’homme qui existe et crée sa réussite par lui-même. Une scène récurrente insiste d’ailleurs sur ce caractère : nous y voyons la mère de Ray lui répéter de ne pas se comporter en infirme, de se prendre lui-même en main. Heureusement, cet aspect qui aurait justement ouvert la possibilité du mythe (donc de la simplification de l’itinéraire existentiel) est contrebalancé par la mise en lumière des zones d’ombre de l’existence de Ray Charles, à savoir son addiction à l’héroïne (qu’il surmontera, j’y reviendrai), son caractère irascible et sa manière toute personnelle de traiter ses femmes et son environnement. Le film se construit sur cette dialectique entre chaque moment de création, épiphanie où le génie se révèle brusquement et son contrepoint de souffrances existentielles. Mais malheureusement, Hackford (la faute à un scénario qui croit la biographie possible, c’est-à-dire, qui pense pouvoir révéler, expliquer la vérité d’un être) me semble affaiblir la complexité du personnage en répétant à satiété (et de manière grandiloquente avec moulte effets) la scène traumatique de la mort du petit frère (dont il se sent responsable), comme si celle-ci, adjoint au moment de l’enfance suffisait à expliquer le gouffre que côtoie le personnage… C’est justement ici que l’on retrouve une autre constante du biopic américain, la part prépondérante de la rédemption : c’est tout le sens ici de la cure de désintoxication qui débouche sur une réconciliation avec son passé par le dépassement du trauma. Loin de moi l’idée de minimiser l’importance de ce fait tragique, mais je ne crois pas que l’on puisse expliquer tout un être à partir de son enfance et d’un événement unique…

La partie politique du film “Ray” est si peu importante

D’autres reproches encore : j’ai trouvé dommage que la partie politique du film soit si peu importante. Le rôle ou du moins le symbole qu’est Ray Charles dans l’émancipation des noirs américains n’est que très superficiellement et rapidement abordé (ce qu’avait fait excellemment Michael Mann dans Ali, et qui du coup fait de son film une réussite bien plus convaincante…) tout comme son rapport à la censure morale et religieuse à laquelle se heurtait sa musique puissamment… sexuelle! J’aurai apprécié que l’itinéraire de Ray soit aussi mis en relation avec un contexte historique spécifique car être noir américain dans les années 50 n’était en rien anodin dans une existence (j’espère ne pas trop extrapoler…). Autre lacune : l’absence d’un point de vue, d’une réelle réflexion sur le processus créatif de Ray Charles (à la différence, dans un autre registre, de Truman Capote, récemment sorti en DVD et à voir de toute urgence!) ; on le voit composer, créer certes, mais rien dans la mise en scène, dans le montage ne vient éclairer, commenter ces moments de création.

“Ray”, La Partie musicale parfaitement réussie

Malgré ses faiblesses, le film fonctionne et m’a très souvent ému. D’abord, il y a la peinture d’une carrière musicale, assez bien rendue tant dans son aspect professionnel (et donc économique) que scénique: Ray débute dans un espace restreint, il est souvent isolé, seul dans le cadre puis, petit à petit, l’espace s’élargit, les salles de concert deviennent plus grandes etc. De même, toute la partie musicale est parfaitement réussie : des enregistrements aux représentations, tout respire une forme d’authenticité que renforce bien évidemment la musique de Ray Charles qui illustre sa vie tout en l’éclairant. Enfin, et je gardais le meilleur pour la fin, que dire de l’interprétation de Jamie Fox, justement récompensé d’un Oscar (programmé?) pour ce rôle: il habite son personnage, sait traduire toute une palette d’émotions diverses et variées et crève littéralement l’écran… J’avais déjà beaucoup apprécié sa performance dans Collateral et je dois dire que sa prestation est ici magistrale…

Ray est un film agréable à regarder, porté à bout de bras par son interprète principal mais qui n’est pas, au final, un grand film, la faute à une ambition trop minimale et littérale. Reste la musique, toujours la musique de Ray Charles que, je crois, je n’écouterai plus jamais de la même manière!

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