La raison du plus faible (juillet 2006)

De Lucas Belvaux. Film politique au sens le plus noble du terme, La raison du plus faible réussit son pari, à savoir de parvenir à lier les différents genres cinématographiques que sont le film social, le mélodrame et le thriller. L’histoire prend place à Liège, dans une banlieue ouvrière où la misère sociale, les difficultés et humiliations quotidiennes vont pousser un groupe de trois personnages à prendre les armes et chercher l’argent là où ils pensent qu’il se trouve. Le film prend donc pour personnage non pas un individu mais plutôt toute une catégorie sociale, catégorie des laissers pour compte de l’économie de marché et de la crise industrielle. Ainsi, le film s’ouvre sur la mise en pièces d’une aciérie sous les yeux d’anciens ouvriers venus voir le symbole d’une vie, de leur vie, être démembré.

La raison du plus faible croise la Temporalité des individus et la temporalité d’une économie de marché

Le plan, intelligent, nous les montre derrière une grille, manière de suggérer que cette classe là est déjà une espèce révolue, mise en cage et patrimonialisée…l’usine devenant le musée d’une activité et d’une classe sociale qu’une sortie scolaire viendra découvrir. Le film croise donc différents niveaux de temporalité. D’un côté, la temporalité d’une économie de marché fondée sur toujours plus de productivisme laissent de côté les ouvriers et modifient les conditions de travail : on voit ainsi à de multiples reprises l’embouteillage des bières Jupiler sous l’œil d’un unique employé, cette récurrence symbolise selon moi le fait d’une économie mécanisée qui n’a donc plus besoin de l’humain pour produire ses propres richesses, autrement dit, l’économie de marché parvient (du moins en Europe) à s’autonomiser par rapport à la classe ouvrière. L’autre temporalité est celle des individus, des anciens ouvriers qui voient leur histoire prendre fin puisqu’elle est désormais coupée des moyens qui l’ont rendu possible (le travail)… En conséquence, ce temps humain est celui des pris au piège par la restructuration globale de l’économie européenne (en liaison avec la mondialisation) qui passe alors par la mise en pièces des aciéries. D’où cette troisième temporalité, celle des enfants (incarné par le fils du couple joué par les excellents Eric Caracava et Natasha Régnier) qui sera une temporalité du souvenir et du musée ouvrier: le travail des parents ne se prolongera pas à travers la génération des enfants qui auront à faire à un monde économique restructuré en profondeur… Le film, du moins est-ce mon impression, est hanté par ce monde en train de disparaître, par cette classe qui disparaît avec mais qui doit pourtant vivre cette agonie. De nombreux symboles le ponctuent : l’ascenseur d’un immeuble est bloquée, symbole d’une société bloquée où l’ascenseur social ne fonctionne plus puisque même un surdiplômé (Caracava) n’arrive plus à accéder au marché du travail. Prenant dans un premier temps, l’aspect du constat social, La raison du plus faible parvient à toucher à tous les dommages collatéraux de ce moment de mutation: désagrégation du couple, de la cellule familiale, alcoolisme, sentiment d’humiliation. Dans un monde où la valeur primordiale est le travail (on se définit par rapport à lui, le système de valeurs s’organise autour de lui), ne pas ou ne plus en avoir devient un drame à la fois intime et collectif. Alors quand on n’a plus rien….

La raison du plus faible, un Film de braquage

Le propos s’épaissit à travers l’entrée en jeu du personnage joué par le cinéaste lui-même, ancieur braqueur et qui introduit au thriller, au type cinématographique du “film de braquage” (pour ainsi dire). Ce glissement permet de passer d’un réalisme social, documentaire à un plan plus symbolique et métaphorique (pour ne pas dire idéaliste). En effet, il ne s’agira pas tant de commettre un crime que d’initier un acte éthique, justifié par l’histoire même de la dévotion de la classe ouvrière au Capital (du moins, c’est ce que semble penser les personnages). Le braquage sera celui de l’argent que rapporte le démantellement des acieries, autrement dit d’un bien commun au patronnat et aux ouvriers. Il est intéressant de noter qu’au moment du braquage, les personnages ne désirent que l’argent de l’acier (ils refusent l’argent et le bien privé), c’est-à-dire de ce qui semble leur revenir de droit (de droit, donc pour eux, l’illégalité du geste est purement formelle)… Sous couvert du film de gangster, l’on assiste donc au fantasme d’un redistribution juste du Capital, ce que confirmera l’une des scènes, très Robin des bois, où l’ancien braqueur, blessé, jettera l’argent volé du haut d’un immeuble aux habitants du quartier (scène que je trouve quelque peu démago et facile…). Le film refuse donc un partage manichéen entre le bien et le mal, déplace la question de l’innocence et de la culpabilité en la confrontant à une réalité sociale et économique.

Quelques défauts scénaristiques et rythmiques

Le film souffre néanmoins de quelques défauts notamment scénaristiques (devenir braqueur pour se payer une mobylette…) et rythmiques (la fin s’étire démesurément, péché d’orgueil du réalisateur qui aime à se filmer et à sursignifier sa fonction sacrificielle???) mais son contenu, la justesse de la réalisation les compensent largement. Réflexion sur le devenir de la condition ouvrière, peinture sociale de l’existence des laissés pour compte de la mondialisation, La raison de plus faible vaut avant tout par le discours véhiculé. La raison du titre n’est pas que justification du crime mais également la Raison comme faculté dialectique et problématique, comme occasion de penser le monde et de tenir un discours dessus, ce qui explique sans doute le côté par moments dissertatif, didactique (parfois bavard) du film, octroyant une place prépondérante à la parole là où la réalisation avait justement son mot à dire…Mais j’exagère sans doute, La Raison du plus faible est un très bon film, parfois drôle, souvent tendre et émouvant et qui ne laissera sans doute pas pas indifférent…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *