Le prestige (actuellement dans les salles, novembre 2006)

Christopher Nolan, réalisateur du tortueux Memento et du très dépressif Insomnia (mais aussi du très faiblard Batman Begins), revient avec une histoire de magiciens au casting prestigieux (Hugh Jackman, Christian Bale, Scarlett Johansson, David Bowie, Michael Caine), au scénario retors et riche en rebondissements. L’action prend place dans le Londres de l’époque victorienne, deux magiciens (Christian Bale pour Alfred Borden et Hugh Jackman pour Robert Angier) vont se livrer à une compétition sans merci, usant de tout leur art pour surpasser l’autre et pour assouvir une haine tenace.

Le prestige, alternance de l’illusion et la réalité

L’histoire est avant tout celle d’une obsession commune : être l’auteur du meilleur tour et par voie de conséquence connaître tous les secrets de l’autre pour parvenir à les dépasser. En ce sens, c’est la magie même qui donne les règles et le programme du film (voire l’explicitation des trois moments d’un tour réussi exposé par Caine au début et à la fin du film) : l’alternance de l’illusion et du secret démasqué, de l’émerveillement et du retour à la réalité. Je serai tenté de dire que tout se joue dans cette dialectique à partir du moment où la magie n’apparaît à aucun moment comme un simple métier mais bien plus comme une philosophie et un mode de vie (ce qui explique en partie le retournement final qui n’est qu’une variation de cette thématique de la révélation). Ainsi, tout est déjà dit (y compris le ressort, le dénouement du film) dans une scène où l’on voit un jeune garçon démasquer une supercherie : le magicien fait disparaître une cage et un oiseau, puis le fait réapparaître mais voilà, l’enfant reste persuadé de la mort de l’oiseau… Séquence suivante : nous voyons qu’en effet, l’oiseau est mort et que c’est un double qu’a libéré le magicien…

Le prestige lie le magie et le cinéma

La solution est là, sous nos yeux, mais au même titre que les spectateurs d’un spectacle de magie, n’avons-nous pas tendance à accepter l’illusion alors même que nous savons qu’il y a bien un truc ? Le prestige lie précisément magie et cinéma, travaille en profondeur ces deux pratiques qui reposent sur des postulats communs : primat de l’image et de la représentation, acceptation de l’illusion par le spectateur, nécessité pour lui de comprendre néanmoins que ce n’est qu’un artisanat (une technique) tout comme ce n’est là qu’un film, un produit qui donne l’illusion de la vie. Le prestige est de bout en bout parfaitement cohérent dans l’exploration de cette nature commune du cinéma et de la magie. Pour filmer la magie, point de recours à des effets spéciaux, la grammaire cinématographique suffit : champ/contre-champ, art du montage etc. C’est justement ce refus de l’effet spécial qui rend encore plus troublant l’irruption du fantastique (présenté pourtant comme pure expression scientifique) et d’un mystère que l’on ne résoudra pas quand bien même on en aura compris le principe… Comme pour un tour de magie, nous ne pouvons qu’accepter le tour de force qu’imposent les scénaristes (Christopher Nolan et son frère)…

Le prestige est un film très agréable et plaisant

Le double est l’autre figure structurante : deux magiciens, deux ingénieurs, deux femmes. Tout fonctionne par paires et c’est justement là que se niche la clé finale… Or, l’opposition ne signifie en rien le refus d’une identité commune. Ainsi, Scarlett Johansson passe d’un magicien à l’autre, de même les tours sont copiés, imités, chacun cherche à partager les secrets de l’autre, autrement dit, chacun cherche à partager pleinement l’identité de l’autre. Ces multiples variations sur la thématique du double sont excellentes et constituent sans nul doute l’un des points forts du film.

Parfaitement documenté et écrit, Le prestige est un film très agréable et plaisant. Les éclairages sont extrêmement soignés et renvoient sans nul doute au passage de la lumière naturelle à la lumière électrique (Thomas Edison est cité, mis en confrontation avec le personnage que joue David Bowie). Le montage évoque la structure de dévoilement évoquée précédemment et permet de sortir du schéma narratif classique tout en maintenant un intérêt constant. Nous regardons Le prestige comme tous ses spectateurs qui regardent nos deux magiciens et qui nous renvoient inévitablement à notre propre position : même fascination pour un art de l’illusion, même logique de l’illusion consciente… Un très bon divertissement, avec de la valeur ajoutée, ce qui ne gâche rien…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *