palmarès juin 2012

Pompoko (1984, sorti en France en janvier 2006)

Génial! Pas d’autres mots, je me suis régalé devant ce japanime d’Isao Takahata aux niveaux de lecture multiples et à l’inventivité graphique folle. Jusqu’au XXème siècle, les tanukis partageaient leur espace vital avec les humains mais voilà, le gouvernement, pour faire face à la pression démographique et aux mutations sociales et économiques, décide la construction d’une ville nouvelle… La forêt commence à être détruite et l’espace des tanukis tend à se réduire comme une peau de chagrin. Les tanukis amorcent une riposte : après l’étude des humains, il faudra réveiller leur pouvoir de transformation pour lutter contre l’envahisseur.

Un film de fable écologique

Ce rapide résumé permet d’emblée de ranger le film dans la catégorie de la fable écologique. Ainsi, les tanukis incarnent tout à la fois un certain esprit de la nature (d’où leurs transformations multiples) et une forme d’équilibre passé et dépassé. Ils représentent également une altérité radicale vis-à-vis de l’humain qui invite le spectateur à se regarder selon une position d’extériorité (l’homme est vu à travers les yeux du tanuki). L’altérité n’empêche pourtant pas les points de comparaison. Ainsi, les tanukis s’organisent en clans qui ont fini par s’unifier après bien des batailles (voire la première scène, exceptionnelle !), soit un résumé de l’évolution historique japonaise… De même, en étudiant les humains, les tanukis finissent par connaître certains travers de leur société (télévision omniprésente, jeux, fatigue de la vie urbaine…). C’est que se dessine en creux la question de l’assimilation d’une minorité par la civilisation moderne, minorité alors obligée de vivre selon les rituels de cette modernité, d’être absorbée par de nouveaux modes de vie et de nouvelles valeurs (voire le dénouement du film). Question sous-jacente : l’assimilation peut-elle se faire dans le respect des identités?

Pompoko: l’histoire de survie

Ici, il s’agit bel et bien d’un récit de survie, qu’elle prenne le sens d’une survie biologique, culturelle, écologique ou encore religieuse. La question de l’espace renvoie évidemment à la problématique de l’espace vital, celui qu’une civilisation doit s’approprier pour faire survivre ses membres. Ici, il n’y a précisément pas assez d’espace pour les deux communautés (le manque d’espace est primordial pour comprendre le cinéma japonais) à tel point que la lutte implique d’emblée la défaite des tanukis. L’histoire de Pompoko renvoie alors à l’établissement des villes nouvelles qui se sont multipliées dans les années 60 et qui tendaient à réduire l’espace naturel (donc à mettre en péril un équilibre écologique) et par là même à faire disparaître un type d’espace traditionnel, lui-même support d’une culture traditionnelle et d’une esthétique articulée autour du paysage naturel. D’où la scène finale, magnifique, où la transformation du paysage urbain renvoie à un espace passé et irrémédiablement perdu mais qui perdure néanmoins dans la mémoire de tout un chacun (tel serait le rôle de l’animation…). Cette conscience douce amère d’une perte de la tradition donne d’ailleurs un ton très particulier à Pompoko qui met en scène la nostalgie d’un temps passé, révolu qui n’en continue pas moins d’animer un imaginaire et une mémoire patrimoniale.

Modernisation et mécanisation de la société japonais

Mais le film ne s’arrête pas là. Il me semble également mettre en relief la perte de spiritualité et de religiosité du monde moderne qui tend de plus en plus à rationaliser toutes les manifestations du merveilleux et de l’étrange. C’est là le sens de l’usurpation du prodige des tanukis par un patron d’entreprise, c’est là également le sens du regard émerveillé des spectateurs du défilé qui le regarde comme un spectacle parmi d’autres. Par opposition, Takahata multiplie les références au shintoïsme et au bouddhisme comme pour mieux trancher avec cette déperdition de la tradition et pour promouvoir la richesse identitaire et culturelle de l’imaginaire japonais. Ici, le récit est celui de la perte des identités culturelles sous le poids de la modernisation et de la mécanisation de la société japonaise. Ainsi, le devenir final des tanukis peut renvoyer à l’exode rural où les paysans sont obligés d’émigrer vers les villes (un dépaysement donc)…

Les transformations des tanukis sont tout simplement hallucinantes. Ici, c’est la malléabilité de la matière et de l’esprit qui est mise en scène mais c’est aussi l’opposition entre ceux qui imitent pleinement les humains et ceux qui cherchent à faire autre chose de ce don, soit la ligne de partage (le conflit) qui anime la communauté des tanukis. Le film sait mélanger les tons et atmosphères (de l’épique, du tragique, du sentimental) pour livrer une philosophie du développement raisonné et pour appeler à respecter un équilibre écologique et naturel nécessaire. Ici, le discours ne s’assimile pas à une nostalgie douteuse mais plutôt au désir de réaffirmer l’importance d’un héritage (culturel, identitaire) dans la constitution d’une identité présente soucieuse de son environnement et de ses racines (une idéologie traditionaliste?). Enfin, le choix de la voix off, d’un narrateur ne fait que démultiplier le plaisir du conte et de la narration.

Bref, à voir absolument, drôle, tendre, émouvant, inventif, les adjectifs ne maquent pas !

P.S. Je vous laisse le plaisir de découvrir tout ce que peut faire un tanuki avec ses testicules…

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