Pat Garrett et Billy le Kid (1973)

Un western de Peckinpah, c’est bien, que dis-je, c’est excellent, servi par la musique de Bob Dylan, c’est encore mieux! J’ai enfin pu voir ce chef d’œuvre grâce à la somptueuse rétrospective que la Cinémathèque de Toulouse consacre en ce beau mois de mai au « western crépusculaire ». Evidemment, Peckinpah occupe une place privilégiée dans ce cycle car après tout, son œuvre ne s’est-elle pas bâtie sur l’impossibilité du western ou plutôt sur l’impossibilité du western classique? N’est-elle pas le meilleur exemple d’une démarche qui fait du film le tombeau d’un genre et de l’idéologie qu’il recouvre?

Pat Garrett et Billy le Kid, un western de Peckinpah

Le film nous décrit les trajets parallèles de deux mythes de l’ouest (anciens compagnons) : d’un côté Pat Garrett, ancien hors la loi, devenu shérif, de l’autre Billy le Kid, hors la loi qui refuse d’accepter les règles d’un temps nouveau. L’un choisit d’épouser la Loi pour survivre, l’autre de la refuser pour continuer à vivre en homme libre. Le film est un tombeau disais-je, le générique annonce d’emblée la mort de Garrett tandis que les arrêts sur images et le noir et blanc sont là pour éterniser des figures condamnées à mourir (la dynamique est la même dans La horde sauvage). Avec elles, c’est une vision de l’ouest qui périclite, c’est une possibilité du western qui expire. La première séquence met aux prises Garrett et la Kid, tout est déjà dit : « les temps changent » et l’alternative est simple, s’y adapter ou se condamner. Or, si les temps changent, les hommes restent les mêmes ou du moins ne peuvent s’y adapter qu’au prix du reniement d’une identité. C’est là le sens de la scène où Garrett (extraordinaire Coburn) tire sur sa propre image reflétée dans un miroir : c’est qu’en tuant Le Kid, il tue le double qu’il a pu être, il tue une partie de lui-même et de son histoire. Cette ambiance crépusculaire explique le fait que le temps du film s’apparente au temps d’une expiration : la course poursuite ne fait que s’étirer en longueur, la fuite du kid n’en est pas une, le western n’en finit plus de constater sa métamorphose et/ou son impossibilité.

Les cow-boys et la Loi

Une nouvelle fois, l’impossibilité du genre ne réside pas tant dans l’impossibilité du film lui-même (puisque après tout, il faudra toujours en passer par le western pour dire la mort du western) que dans l’impossibilité de regarder naïvement le mythe de l’ouest. L’une des thématiques centrales de l’œuvre de Peckinpah réside justement dans le désir constant de signifier que la Loi n’est qu’une construction discursive comme une autre, qu’elle est surtout une manière de légitimer la loi du plus fort. Que voyons-nous ici? La naissance des frontières et des propriétés, l’émergence du capitalisme (je vous renvoie aux propriétaires terriens), derrière la légalité, l’expression d’une violence débridée : ce sont les cow-boys qui sous prétexte de la propriété torturent un homme, viole une femme, ce sont les grands propriétaires qui pactisent avec l’Etat pour assurer leur devenir. Dés lors, c’est la notion même de frontière qui est questionnée (comme le fait ”La horde sauvage”), car après tout, qui sont les bons, qui sont les mauvais ? Le Kid est un criminel mais n’incarne-t-il pas une forme de dignité et d’honneur passées (dépassées) ? De même, le générique joue sur le mélange des époques et sur la réversibilité des positions (qui tire sur qui ?) pour signifier toute l’ambiguïté de la Loi à venir, de la situation des héros au cœur de ces temps de mutation (Garrett tué par ceux qui lui ont ordonné de tuer le Kid).

Peckinpah est un maître. Sa capacité à filmer le désenchantement, à faire d’un genre né dans et par la violence le lieu d’une élégie funèbre, son incroyable sens de l’espace et du cadre (une image superbe du Kid à cheval reflété par un point d’eau, avec pour arrière plan un coucher de soleil) le rangent définitivement du côté des très grands. Une chose ne trompe pas, d’une œuvre à l’autre, c’est une vision cohérente du monde et de la violence qui se développe : toujours cette présence du regard enfantin, innocence qui sera inévitablement pervertie par le processus de mimétisme, toujours cette structure cyclique et tragique qui innerve la temporalité de ses films, toujours ces villageois spectateurs de la déconfiture d’un monde et d’un genre, toujours cette thématique de l’enferment, de l’étouffement. Bref, je me suis régalé et je crois même avoir préféré cet opus à la ”Horde sauvage”, c’est dire. A voir, et à revoir !

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