Paprika (décembre 2006, en salles)

Retour plus que gagnant d’un grand maître de la japanimation qui n’a sans doute pas la reconnaissance qu’il mérite (si on le compare avec un Miyazaki ou un Otomo). Satoshi Kon reprend le sillon tracé par le très lynchien Perfect Blue (à voir absolument !) avec Paprika, nouvelle variation sur la dichotomie rêve/réalité et sur la construction de l’identité à travers différents niveaux de réalité où se croisent fantasmes, manifestations inconscientes et déformations de tous les types d’ancrage spatio-temporel. L’histoire en quelques mots : le DC mini est une machine à vertu thérapeutique qui permet de rentrer les rêves de certains patients et donc d’explorer les tréfonds de l’inconscient et de la pensée. Un des prototypes est volé : panique chez les scientifiques et début de « l’enquête »… Le docteur Tokita décide de s’aventurer dans le monde des rêves sous l’apparence de son alter ego Paprika pour découvrir qui s’est emparée de cette précieuse invention…

Paprika: exploration de rêve et son rapport avec la réalité

L’ouverture du film donne le ton de l’ensemble : le spectateur est directement plongé dans un rêve d’une richesse graphique hallucinante où les séquences qui le compose s’enchaînent sur le mode surréaliste de l’association d’images. Le raccord devient principe unificateur d’un univers en perpétuelle métamorphose où le réalisateur s’échine à représenter les différentes strates qui composent l’inconscient : références mythiques (Oedipe, le Sphinx, les sirènes), cinématographiques (un ascenseur nous transporte de genre en genre donc d’un univers de représentation à un autre), animation d’objets du quotidien. J’avoue rester sans voix devant cette profusion d’images (qui m’a rappelé à certains moments certains passages d’Akira) et cette maîtrise d’un cadre qui construit un espace alors même que tout ce qui compose sa géométrie disparaît progressivement.

Cette exploration du rêve, de son rapport au réel a alors pour effet un jeu constant de fausses pistes, de bifurcations qui perdent le spectateur au cœur de directions multiples. Ainsi, la progression n’est pas tant narrative (principe de causalité, loi du récit) qu’imaginative (l’imagination du réalisateur fait le lien entre les séquences) à tel point que la compréhension peut parfois être difficile mais là n’est pas l’intérêt (ou, selon le point de vue, tout l’intérêt !). Ici, il s’agit d’abord de mettre en relief la profondeur insondable de l’intériorité humaine, profondeur que la science ne pourra jamais élucider. Derrière l’intrigue se dessine alors la question de la maîtrise de l’intime par tout type de pouvoir, maîtrise qui apparaît dés lors comme improbable (quand bien même elle constitue une tentation et un danger) ou tout du moins plus que partielle. C’est que Kon semble (à l’instar de Perfect Blue) faire du rêve non seulement le lieu d’expression du refoulé mais également le lieu qui permet d’assurer à chacun la possibilité d’une consolation face à une réalité déceptive ou problématique. En liant cette problématique à la représentation complexe de ce lieu qui, précisément, se définit comme espace déclinable à l’infini (car sans limites), Kon parvient à expliciter par l’image même un fonctionnement de type psychanalytique.

C’est beau (jusqu’à l’indigestion diront certains), c’est inventif, c’est remarquablement écrit, bourré de références cinématographiques (Kon fait d’ailleurs à la fin du film un clin d’œil à sa propre œuvre Tokyo Godfathers). Dessinant un éloge de la force du cinéma considéré comme expérience consciente du rêve, refuge de l’imagination contre les frustrations de la vie quotidienne, Paprika confirme la vitalité de son réalisateur qui mérite les mêmes compliments et la même attention qu’un David Lynch. A voir de toute urgence !!!!

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