La mort dans la peau (2004)

De Peter Greegrass. Encore sous le charme du premier volet, je me lance avec délectation dans le visionnage de La mort dans la peau, second volet d’une trilogie qui s’achèvera avec la sortie du troisième épisode, La vengeance dans la peau, le 12 septembre 2007 (c’est long !). Que dire ? Je me suis une nouvelle fois régalé grâce à ce thriller qui mêle avec une intensité rare densité des personnages, complexité narrative et profusion de l’action, et je ne peux à mon tour que souscrire à l’affirmation de Thomas : la saga Jason Bourne enterre définitivement le film d’espionnage à la James Bond. Quelques éléments de l’histoire : Jason vit depuis deux ans caché aux abords de Tanger en compagnie de sa compagne Marie. Mais voilà qu’un espion venu l’assassiner se trompe de cible et tue Marie… Vous imaginez la suite, Jason n’avait-il pas promis de « revenir » si quiconque le relançait ?…

Parfait jeu sur les reflets, la répétition des gestes

Ouverture symbolique : scène de nuit, image de l’état d’obscurité dans lequel Jason continue de baigner. Il ne sait toujours pas qui il est, ou plutôt qui est cet individu qu’il a pu être. Tout juste sait-il qu’il est un ancien espion… Marie (le nom n’est sans doute pas innocent) est la seule qui garantit sa nouvelle identité, celle par qui elle a pu se reconstruire. La perdre revient ainsi à s’amputer du regard qui la constitue. Le second volet reprend à l’envers le principe du premier : il y a ici renaissance du Jason d’avant, tueur et agent efficace, stratège de premier ordre. Deux scènes importantes montrent néanmoins la complexité de ce nouveau moi : face à face avec son ex agent de liaison parisien, Jason semble replonger dans la violence, visage froid, impénétrable, il redevient pour un temps cette machine de guerre qu’il a pu être. Mais au fur et à mesure que sa mémoire revient, le conflit s’épaissit. Seconde scène : il ne tuera pas celui qui est la cause de tout, Marie ne l’aurait pas voulu, preuve s’il en est que c’est avant tout l’autre qui constitue l’identité de Jason et que la rencontre amoureuse, plus qu’un recommencement, marquait bel et bien une nouvelle naissance du personnage… La qualité du film jouit grandement de ces différentes questions, parfaitement servie par des éléments de réalisation efficaces (jeu sur les reflets qui dédouble Jason ; jeu sur la répétition des gestes, des situations ; usage intelligent des lumières ex. Jason sort du tunnel pour atteindre la lumière…) et une performance excellente de Matt Damon qui insuffle une réelle complexité à son personnage, par delà la froideur de son visage, la rigidité de son attitude.

La mort dans la peau, si prenante et passionnante

Mais si La mort dans la peau est si prenante et passionnante, c’est qu’elle intègre la problématique identitaire à une narration riche, rythmée et à tiroirs. Une nouvelle fois, la marque du film est le mouvement perpétuel, le sentiment d’urgence qui se dégage d’une mise en scène qui privilégie la caméra portée et l’instabilité. A l’identité mouvante répond une histoire en perpétuelle mutation, à l’impossibilité de Jason à fixer son identité répond l’impossibilité de faire une pose dans l’action. Tout est question de rythme et le film avance une nouvelle fois en doublant les plans narratifs. Il y a d’abord le récit d’un individu en lutte contre le système qui l’a produit (solitude de Bourne contre organisation) : c’est un rouage qui dérègle la machine. C’est là un élément topique du thriller, quand un personnage est en prise avec un système et qu’il ne sait pas pourquoi il est pourchassé. En ce sens, le film fonctionne en vase clos : les espions qui espionnent sont espionnés, ceux qui poursuivent sont poursuivis. Il y a ensuite un élément plus classique : machination pour faire accuser Bourne et pourrissement d’un élément du système qu’il va alors s’agir d’éliminer (donc Bourne est paradoxalement garant d’une justice et d’une morale du système). Ici, le spectateur n’est jamais perdu et suit aisément l’évolution de l’intrigue car son point de vue et son savoir sont avant tout ceux de Jason : nous apprenons au même rythme que lui, nous reconstituons son passé avec lui.

Esthétique de mouvement

Cette esthétique du mouvement explique le privilège accordé à tous les moteurs de l’action (voiture, métro, péniche) et l’un des trais caractéristiques de la réalisation de Greengrass est d’exploiter pleinement et à volonté la topographie, l’architecture et les ressources de l’espace urbain, ce qui donne d’ailleurs quelques scènes d’anthologie. Je pense évidemment à la course poursuite à Berlin, phénoménale dans sa longueur (donc un travail de montage extraordinaire) que dans sa capacité à redessiner au cœur du décor urbain un parcours atypique qui brise les lignes établies et qui lie entre eux différents espaces qui ne le sont habituellement pas. Second morceau de bravoure : la course poursuite de voitures à Moscou. Même remarque que précédemment : sa longueur est très rare et sa réalisation (alternance de toutes les échelles de plan) dynamise le tout. Je n’ai en comparaison que la course poursuite de Los Angles Police fédérale. Bref, du rythme, du rythme et encore du rythme !

Tout à la fois thriller très intellectuel (construction d’une identité, récit de rédemption, naissance d’un conscience éthique et morale), film d’action musclé (scènes toujours aussi bien filmées, qui mime la difficulté de la caméra à saisir toute l’énergie –corollaire du mouvement- déployée par Jason) et récit d’espionnage, La mort dans la peau est un pur régal, sans doute plus dense et complexe que le premier volet. J’adore et j’en redemande !

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