palmarès juin 2010

Millennium Mambo (octobre 2001)

De Hou Hsiao Hsien. Premier plan : la magnifique Shu Qi avance au ralenti dans un couloir de métro. La caméra la suit dans un travelling avant lent, sur une musique hypnotique, au cœur d’une lumière au contraste appuyé. Le tout est dans la partie, le ton est donné : Millennium Mambo sera cette expérience de pure fascination, une plongée dans l’épaisseur du temps et dans l’énigme d’une jeunesse taiwanaise en pleine perte de repères. L’histoire importe peu à vrai dire puisque tout est dans la manière qui devient matière à part entière. Il n’y a à proprement parler aucune étude des personnages, aucune analyse sociologique à partir du moment où c’est le non dit, l’ellipse, l’implicite qui importent le plus mais surtout, la réalisation est reine et donne seule les clés de compréhension du projet.

Shu Qi: Vicky dans Millennium Mambo

Vicky est une jeune femme qui vit la nuit, partagée entre son amant (Hao Hao) qui la surveille constamment, qui ne vit son amour que sur le mode de la jalousie et de la paranoïa et Jack, bienfaiteur qui pourrait très bien devenir son nouvel amant… Mais quelle importance peut avoir ce résumé ? Aucune, le film est en effet un bloc, une durée qui se déroule sur un tempo d’une extrême lenteur et qui pourra rebuter la plupart des spectateurs peu habitués à ce qu’on nomme la Nouvelle Vague Taiwanaise. L’esthétique est ici expérience du temps mais surtout expérience de l’impossibilité à fixer le sujet (le personnage) dans le temps (cf. la montre volée par Hao Hao comme métaphore du film). Le travail sur la lumière est proprement hallucinant : les éclairages sont tous plus ou moins artificiels et ce sont eux (lumières de la ville, des stroboscopes) qui structurent entièrement l’espace. Les scintillements continuels renvoient à l’incapacité de la caméra à s’arrêter, à saisir le sujet : il n’y a que déroulement, perpétuel changement, mutations constantes des états et du réel. Les personnages apparaissent, disparaissent avant de réapparaître : ils ne sont pas maîtres du temps mais pris dans le temps. Le temps se matérialise par l’espace et le cadre devient le lieu de visualisation et d’incarnation du temps.

Millennium Mambo, un objet esthétique

Le film flotte, lévite et la distance de la voix off renforce ce sentiment, voix off qui ne correspond jamais à ce qui est montré et qui ne fait qu’annoncer ou rappeler ce qui s’est déjà passé. Le vu et le raconté se disjoignent donnant au tout une tonalité mélancolique et suspendant une nouvelle fois notre rapport au temps. Les personnages ne sont ici que présences, traces éphémères qui traversent un temps et un espace. Ils sont proches mais ne communiquent pas, ils se font du mal mais ne peuvent se résoudre à se quitter : chaque être apparaît comme une monade, un monde qui peine à trouver avec l’autre un espace commun et s’il le trouve, c’est pour aussi tôt constater qu’il est déjà perdu (voir la fin du film, magnifique). Séparation avec l’autre, séparation avec soi, séparation avec le temps. La jeunesse présentée ici se drogue, boit, s’abandonne à la nuit, se saoule littéralement de ne pas trouver une place dans une société désenchantée, dans un monde qui semble ne devoir rien offrir. A l’euphorie de la démocratisation a succédé le désoeuvrement… Spleen, vacuité, Hou plonge sa caméra dans les affres d’existences qui ne parviennent pas à se raccorder entre elles et au monde.

Vraiment, Millennium Mambo est un objet esthétique à part entière, une source hypnotique de fascination continue (à condition que l’on rentre dedans). La beauté des plans séquences, des lumières, la qualité de la musique, tout concourt à en faire une œuvre rare, difficilement accessible, mais qui conjugue à merveille sens et intellect. Ce doit être cela la grâce… Non, ce doit être cela un moment de grâce…

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