Mémoire de nos pères (octobre 2006, actuellement en salle)

Premier volet d’un diptyque consacré à la bataille d’Iwo Jima, Mémoires de nos pères se consacre ici exclusivement au point de vue américain et se construit autour d’une photographie mondialement célèbre (je vous renvoie au photogramme reproduit un peu plus bas), devenue symbole du combat et de la victoire américaine sur le Japon. L’histoire raconte en effet comment les trois porte-drapeaux survivants, admirés par la population qui en fait des icônes héroïques, sont employés par le gouvernement américain pour appeler la population à faire des dons pour continuer et gagner la guerre.

Mémoire de nos pères, un diptyque  montrant le point de vue américain sur le bataille

Même si les contenus sont radicalement différents, il me semble possible d’établir des parallèles avec Indigènes quant aux démarches adoptées (je vous renvoie à ma critique récente du film). Dans les deux cas, il s’agit de s’emparer d’une image, d’une histoire officielle pour révéler le contre-champ, la part d’ombre qu’elles présupposent. Dans les deux cas, il s’agit de déplacer l’objectif pour écrire une histoire de la guerre qui adopterait le point de vue de l’homme pris dans l’événement (et dans ses répercussions), qui délaisserait alors les constructions idéologiques employées pour rendre compte de ce qui reste ou devrait rester en dehors de toute compréhension rationnelle. Le choix du diptyque traduit cette ambition puisqu’il présuppose le refus d’une répartition trop schématique des rôles (les bons, les méchants) pour privilégier l’étude des répercussions de la guerre sur l’individu.

Une réflexion sur le statut de l’héroïsme

Ce premier volet se présente de manière explicite comme un essai, une réflexion sur le statut de l’héroïsme, sur son rôle social, idéologique et militaire. Ainsi, l’une des dernières phrases du film donne une clé pour la compréhension de son propos et de sa démarche globale : « C’est nous qui créons des héros pour rendre compréhensible l’incompréhensible » dit le fils de l’un des trois porte-drapeaux. Ainsi, le héros est avant tout un être fictif, inventé : loin d’appauvrir la puissance de l’image, le fait que les visages n’apparaissent pas sur la photographie (à deux reprises, ce fait est énoncé par des personnages secondaires) permet au contraire d’atteindre un degré d’abstraction radical puisque ces héros n’ayant pas de visages, ils peuvent facilement être n’importe quel soldat… Les trois représentants choisis ne sont d’ailleurs que les acteurs d’une scène qui a reconstitué l’érection première du drapeau : d’emblée, le réel se transmute en fiction, les vrais acteurs sont supplantés par des acteurs qui ne doivent leur renommée qu’au hasard d’une prise de vue reproduite… Voilà pourquoi, à plusieurs reprises, la question de la pose est abordée (question récurrente « Est-ce que la photographie était posée ? ») : ce qui compte n’est pas l’histoire vécue mais l’histoire qu’il est possible de créer à partir de celle-ci. Tout est affaire de représentation ou encore tout n’est que représentation pour ceux qui n’ont pas une expérience directe et intime de la guerre. Dés lors, rien d’étonnant à ce que le film s’ouvre sur une ambiguïté : nous voyons les soldats ériger le drapeau sous ce qui semble être des tirs d’artillerie…Mais voilà, ces tirs d’artillerie ne sont que des pétards, des feux d’artifices, la colline est en papier mâché (la scène est reprise à la fin du film) et ce que nous avons sous nos yeux n’est que la reproduction, version show biz (ce n’est que du show biz dira l’un des responsables de la tournée), de la scène vécue : ce qui était une réalité vécue, endurée par un corps souffrant est donc devenue pure représentation, pur objet performatif, censé exalter les foules et relancer l’effort de guerre… L’enjeu de Mémoires de nos pères est alors d’effectuer un retour critique sur cette construction idéologique qu’induit l’usage de la photographie, d’en démonter les ressorts pour écrire autrement la guerre…

Le drame anime les personnages de “Mémoires de nos pères”

Ce que semble dire en substance le film, c’est que le héros relève avant tout d’une construction politique et idéologique répondant à un besoin social. Autrement dit, le héros est une construction sociale qui en transcende largement les couches. Un plan séquence nous montre les héros traverser les cuisines pour arriver à une réception chic, dans tous les cas, ils sont applaudis et ces applaudissements assurent une continuité dans le mouvement : qu’importe le rang social, chacun se reconnaît dans ces héros, chacun a besoin de ces héros pour occulter ce qu’est réellement la guerre… Car, ce titre ne peut en aucun cas être revendiqué par ceux qui vivent ou ont vécu la guerre à partir du moment où chaque survivant demeure conscient que sa survie présuppose la mort de ses compagnons (qui, eux, seraient a contrario les vrais héros). C’est là tout le drame qui anime les personnages et qui trouve sa forme la plus explicite dans l’alcoolisme du soldat indien, traduction de son mal être et de sa conscience de n’être pas à sa place (rien d’étonnant à ce qu’il retourne au front en ce sens d’autant plus que sa douleur est redoublée par le traitement social réservé aux indiens). Car, ses personnages n’ont pas accès à la parole (d’où le mutisme du personnage joué par Ryan Philippe qui ne parle pas de sa guerre à ses enfants) ou plutôt on leur enlève leur parole pour y substituer un discours idéologique et militaire (en l’occurrence, l’appel au don) : ainsi, une mémoire se constitue de l’extérieur de l’événement, en passant outre le témoignage de ceux qui, pourtant, étaient au cœur de l’événement (d’où le titre français)… On en arrive alors à cette situation aporétique : le film rend hommage à ceux qui restent pour nos des héros (les anonymes) mais ces héros refusent précisément ce qualificatif. C’est qu’il n’y aucun moyen pour ceux qui n’ont pas connu la guerre de comprendre sa pleine réalité, si ce n’est par le truchement de représentations qui ne sont jamais que des reconstructions de celle-ci. Voilà sans doute pourquoi Eastwood, si souvent caractérisé comme le dernier des classiques, opte pour un montage (qui est peut-être le point faible du film d’ailleurs) qui mélange les séquences de guerre avec les scènes de la tournée des héros : la guerre est constitutive d’une identité qui doit désormais s’en accommoder, l’individu doit continuer à assumer une existence sociale qui se heurte pourtant à l’incompréhension d‘autrui, à sa manière de le catégoriser.

Chaque explosion et tir ont un impact réel

Aujourd’hui, il semble impossible de représenter la seconde guerre comme une guerre propre (voire le film paradigmatique qu’est le Jour le plus long). Poursuivant la voie ouverte par le premier tiers du Soldat Ryan de Spielberg (qui produit le film, ce qui n’a rien d’étonnant), la guerre que filme Eastwood est une guerre où le sang gicle, où les viscères sortent des corps meurtris, bref où chaque explosion, chaque tir ont un impact réel. C’est l’humain qui est filmé ici, mais un humain fait de chair, de sang et donc de souffrances, non plus cet humain abstrait, sur de lui, qui ne souffrait pas puisque son combat était juste (le héros cinématographique d’une représentation passée et dépassée)… D’une certaine manière, Mémoires de nos pères problématise sa propre démarche esthétique en substituant aux discours, aux représentations héritées une représentation bien plus crue, bien plus réaliste de la guerre.

Avec ce premier volet, Eastwood met la barre très haut… Autant dire que j’attends avec impatience la suite (Lettres d’Iwo Jima) de cet ambitieux projet qui, je crois, reste sans précédent.

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