Marie-Antoinette (mai 2006)

De Sofia Coppola. Il m’aura fallu le temps mais je l’aurai vu, le nouvel opus du meilleur espoir féminin, catégorie fille de grand réalisateur! L’histoire, vous la connaissez tous : l’arrivée et la vie de Marie-Antoinette à Versailles. Dès ces quelques mots, la continuité avec les films précédents apparaît : il y a l’adolescente (Marie-Antoinette, envoyée très jeune en France) qui va devoir découvrir et s’accommoder d’un monde dont elle ne connait ni les règles, ni le fonctionnement (Lost in Translation, sors de ce corps filmique!). La splendeur du film historique, la méticulosité de la reconstitution (tout ce qui fait l’ancrage historique) laissent donc la place non pas, et comme c’est le cas dans la plupart des films historiques, à une vue d’ensemble de la période (politique économique etc…) mais à un “drame” intimiste hyper stylisé : c’est là sans doute le pari le plus réussi (et ce qui en constituera la limite) de ce Marie-Antoinette, savoir passer de l’infiniment grand (à tous les niveaux, production, plan historique) à une sphère circonscrite simplement autour de la jeune fille (excellente Kirsten Dunst).

L’arrivée et la vie de Marie-Antoinette à Versailles

Le film s’ouvre sur le départ d’Autriche et donne le ton. A la frontière Franco-autrichienne, Marie (on va l’appeler comme cela…) rencontre le protocole versaillais et royal français : elle doit changer entièrement d’habits pour n’en plus porter que des français… Cette scène symbolise pour moi une première initiation, un premier enfantement (thématique de la nudité) : changer d’habit devient la métaphore d’un changement d’univers où l’adolescente passe de la peau de l’autrichienne à celle de dauphine du royaume de France… En toute logique, le film met en place la thématique de l’initiation. Marie va d’abord découvrir tous les moments de ritualisation inhérents à sa nouvelle fonction : la récurrence de la scène du lever vise à marquer l’acceptation progressive de cette ritualisation et l’apprentissage progressif des codes de la cour. La ritualisation de chaque geste explique également le principe de théâtralisation à l’oeuvre dans la cour : la cour est une scène où la future reine est en constante représentation, donc constamment regardé. Le premier tiers du film me parait d’ailleurs le plus réussi notamment grâce à tous les dispositifs de regards (l’entrée à Versailles est superbe) qui font de la vie publique versaillaise une vraie scénographie avec acteurs et spectateurs.

Pour Marie Antoinette, la nature est un refuge

Pourtant Marie ne va pas pleinement se mouler dans cette vie ritualisée. Le film cherche alors à retranscrire l’ennui de la dauphine (puis de la reine) à travers un principe de répétition : répétition des scènes de lever et de couche avec le roi, répétition des scènes de fêtes etc…La longueur des plans, la caméra portée contribuent pleinement à instaurer un sentiment de spleen (même si le terme est anachronique) et de vacuité. L’emploi de la musique est d’ailleurs là pour souligner le caractère double de Marie : d’un côté, la musique classique, celle des protocoles, de la vie publique de la cour, musique qui tend à enfermer le personnage dans sa fonction et dans son personnage public ; de l’autre la musique rock, notre musique contemporaine, signifiant tout le désir de liberté, toute la vie intérieure de Marie. La musique retranscrit la ligne de partage du public et du privé, de l’intérieur et de l’extérieur, de l’ennui et du désir de s’en échapper. Or, quels sont ces moyens pour justement échapper à cette vie? Tout d’abord, la fête, bien évidemment (et donc les dépenses qui lui vaudront sa réputation de reine dépensière) puis le Trianon et son “parc naturel”. Vous pourrez constater la minutie avec laquelle Coppola filme le rapport charnel, sensuel de Marie avec la nature environnante (quelques plans par exemple qui montrent le contact du corps avec l’herbe). Il y a une référence à Rousseau qui peut éclairer ce rapport : ce que Marie retrouve avec la nature (l’état de nature), c’est un mode d’existence délivré des protocoles et autres corsets qu’impose la vie publique. La nature est pour elle un refuge où elle peut exprimer toute sa vie intérieure, où elle peut laisser libre cours à son appétit de vie…

Histoires d’adolescentes à Versailles

Le cadre chronologique du film enferme le personnage à Versailles et il prendra fin avec le départ de Versailles. Ce parti pris vise donc à faire de Versailles une bulle coupé du monde extérieur, de la réalité du peuple et des troubles politiques. Tout est fait pour rester dans l’intime, pour ne pas le confronter avec un principe de réalité, brusquement incarné, à la fin du film, par l’arrivée du peuple sous les fenêtres royales. Et c’est là ce que l’on reprochera au film, le refus de prendre en compte la dimension politique et historique du personnage. Certes, ce n’était pas le propos de Sofia Coppola mais je crois que loin d’appauvrir sa démarche, cela l’aurait sans doute enrichi, notamment vers la fin, pour mieux comprendre son isolement au sein de la cour, pour mieux également signifier le décalage entre l’adolescente et le rôle qui lui incombe, rôle bien trop lourd pour des personnes de cet âge (ceci est aussi valable pour le roi, personnage grotesque par moments mais qui, et c’est là une perception toute personnelle, me semble constituer le double masculin de Marie…). Si le statut d’auteur se définit comme la répétition d’une thématique à travers des films différents mais ressassant les mêmes sujets, alors on peut parler pour Sofia Coppola de la naissance d’une auteur… Le seul danger serait qu’elle ne sache pas donner plus d’envergure à son cinéma car au final, ces histoires d’adolescentes pourraient lasser, devenir facilement répétitive (j’en veux pour preuve la comparaison généralisée avec Lost in Translation…) et ne devenir que de simples exercices formels. Néanmoins, dans son projet, dans l’expression de ce projet, Marie-Antoinette est une réussite et l’on peut difficilement en nier les qualités (notamment formelles, je pense à la récurrence de certaines couleurs, à la manière de filmer Versailles). Un très bon film, un excellent film mais qui n’a peut-être pas le mystère de Virgin Suicide et qui ne bénéficie plus de l’effet de surprise qu’avait pu provoquer Lost in Translation

PS : il aurait fallu choisir de tourner le film entièrement en anglais ou en français, et non pas bafouiller quelques mots français pour faire couleur locale (ce qui était assez ridicule d’ailleurs). De même, l’on pourra regretter l’absence (à un second rôle près) quasi totale de casting français pour une histoire qui appartient pourtant à notre patrimoine historique….

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