La liste de Schindler (1993)

La Liste de Schindler, réalisé par Steven Spielberg, bénéficie d’une écriture efficace permettant d’aborder différents aspects du génocide juif à travers des individualités fortes.

Un profiteur, un opportuniste dans La liste de Schindler

Premier trajet, celui de Schindler, son histoire est celle d’une rédemption (thème cher au cinéma américain) : dans le premier tiers du film, le personnage est clairement un profiteur, un opportuniste qui bénéficie de la ghettoïsation progressive des juifs (ne dit-il pas à sa femme que la seule chose qui manquait pour faire sa réussite était…la guerre ?). Il est celui qui prend la place des juifs tant sur le plan économique que sur le plan privé : scène extraordinaire, en montage alterné (figure essentielle du film) où Schindler prend place dans un appartement dont a été expulsée une famille juive qui, elle, découvre le ghetto; montage alterné donc où Schindler dit découvrir le « meilleur » au moment où la famille juive découvre le « pire »…Le changement s’effectue au moment de la liquidation du ghetto de Cracovie : Schindler en est témoin et pour la première fois le regard de Schindler/Neeson (remarquable) change de nature : il voit ce que coûte et signifie réellement sa success story… D’où la première vision de la petite fille en rouge : ce qui crevait les yeux jusque là apparaît au regard de Schindler et crève l’écran, ce que l’on ne voulait pas voir à l’époque était pourtant ce qu’il y avait de plus visible… Schindler est désormais sur le chemin du juste (Juste car cette histoire, c’est avant tout l’histoire d’un Juste) et se construira par opposition à la seconde personnalité forte du film : le SS Goeth joué par Ralph Fiennes et qui nous fait pénétrer dans l’univers du pouvoir absolu nazi (le mépris pour l’humain, la toute puissance sur les détenus juifs etc…).

Scènes parallèles, confrontées et opposées

Leur première rencontre est en cela révélatrice : c’est bel et bien une confrontation, un face à face qui annonce la suite. Un exemple suffira, de nouveau montage alterné (autrement dit, l’identité, la justice se construisent dans la confrontation à l’altérité) : Schindler, lors de sa fête d’anniversaire embrasse une juive, aux yeux de tous, là où Goeth giflera « sa » juive, à l’abri des regards de tous, dans sa cave à vin…Scènes parallèles, confrontées et opposées qui expriment cinématographiquement deux comportements face à la situation (ce film est aussi et surtout un film sur le rôle et la possibilité de l’action de l’individu sur le cours des choses). La Liste de Schindler propose donc bien un parcours moral à travers la peinture du génocide initiée par le personnage de Stern qui nous fait pénétrer dans l’univers juif de la seconde guerre mondiale et qui aura pour fonction de valider l’initiation de Schindler à la justice et à l’éthique humaine : il acceptera de prendre un verre avec lui à la fin du film (par opposition au début), il lui donnera la bague et l’absolution au moment où il s’échappera (notons au passage qu’il quitte son usine en tenue de déporté, sans doute est ce ici le symbole de son assimilation à la destinée et à la souffrance du peuple juif)…Ce film présente selon nous l’histoire du génocide à travers son traitement selon les codes culturels, idéologiques américains et plus précisément selon les codes cinématographiques de Spielberg (et peut-on reprocher à Spielberg de faire du Spielberg ?!) : spectacle, dramatisation parfois outrancière ou contestable (je pense à la scène de la douche, moralement discutable alors même qu’elle est cinématographiquement extraordinaire)…

“La liste de Schindler” aux 6 millions de disparus

Pourtant, nous n’adhérons pas aux critiques d’un Lanzmann par exemple qui reproche au film de taire les 6 millions de disparus, c’est là selon nous refuser de voir comment se construit le film. En effet, ces millions de disparus sont bel et bien présents : dans le hors champ, découvert par la caméra, à Auschwitz par exemple, au moment où les ouvrières de Schindler sortent indemnes des douches, la caméra glisse en panoramique vers une file de déportés s’engouffrant dans une cave, le plan suivant, le crématoire fumant… Idem pour le départ vers la Moravie : des juifs partent sauvés mais tant d’autres sont filmés arrivant aux camps…Et ces enfants dans les camions en partance pour une destination inconnue, n’est ce pas là une figuration oblique du génocide ??? C’est là rejoindre la phrase clé du film, lorsque Stern tendant la fameuse liste à Schindler lui déclare : « C’est le bien à l’état pur. Autour, c’est le gouffre. » : la liste, c’est le cadre, ce que filme Spielberg, l’autour, c’est le hors cadre, le gouffre, tous ceux qu’il ne filme qu’obliquement mais qui sont pourtant les ombres qui habitent ce film (souvenons nous de la dédicace « aux 6 millions de juifs assassinés »).

Le film de Spielberg est optimiste, trop sans doute mais c’est parce qu’il est un film de la survie (par opposition au Shoah de Lanzmann), de l’espoir : l’inscription apposée sur la bague offerte à Schindler n’est-elle pas « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité toute entière. » ? Film de l’émotion, consolatrice sans doute mais qui doit éveiller en nous une empathie salvatrice, film de l’espoir, évidemment, contre ce qui laisse sans espoir… mais film qui malgré ses défauts, ses arrangements avec l’histoire, sa mise en spectacle, aura au moins ce mérite de maintenir le souvenir de cette période, d’en faire un objet culturel donc vivant et apte à raviver le débat sur ce qui ne doit cesser de nous interroger…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *