palmarès juin 2012

L’évadé d’Alcatraz (1979)

L’évadé d’Alcatraz est l’un des derniers films de la riche filmographie de Don Siegel et d’une certaine manière il la conclut de manière brillante et exemplaire. L’histoire est inspirée d’un fait réel : en 1960, Frank Morris parvient à s’évader d’Alcatraz, prison la plus surveillée des Etats-Unis. Le film s’attachera donc à nous décrire cet extraordinaire exploit et se concentrera exclusivement sur le temps passé à Alcatraz. Il s’ouvre en effet sur l’arrivée d’Eastwood à Alcatraz et s’achève sur sa fuite, Siegel prenant bien soin de ne pas préciser explicitement si ce « prison break » a été une réussite ou pas. Le resserrement guide donc le film : resserrement de l’espace, du temps, de l’enjeu dramatique.

L’évadé d’Alcatraz est remarquable

Ce film est en tous points remarquable. Il y a d’abord la description de l’espace de la prison : soit une succession de cellules, d’espaces circonscrits qui s’emboîtent continuellement au point d’en faire un espace labyrinthique, parfaitement clos sur lui-même. A l’isolement de l’île succède donc l’extrême resserrement de l’espace dramatique qui se rapporte alors à la définition même du système pénitentiaire. En effet, le système pénitenciaire consister à limiter au maximum l’espace vital (et donc biologique) et privé du détenu : Siegel s’attache ainsi pendant la première heure du film à décrire cet univers qui préfigure tout univers totalitaire puisque la vie privée est entièrement contrôlée (voir la scène du parloir) et soumis à un démiurge tout puissant (le directeur) qui a littéralement pouvoir de vie et de mort sur le détenu. Il y a ainsi conjonction d’un contrôle spatial et d’un contrôle mental puisque Siegel prend bien soin de montrer comment le directeur peut à tout moment priver le détenu du moyen de préserver le fragile équilibre d’une santé mentale soumise à rude épreuve. Le système pénitentiaire est entièrement système de la dépossession : il ne reste qu’un temps vide, de la répétition, sans aucune ouverture ou espoir possibles. Or, d’une certaine manière, par l’espace de la prison, c’est un état social (la société Nixon) que Siegel donne à voir : celui d’un moment où le système broie l’individu, le réduit à n’être qu’une entité dépersonnalisée.

L’évadé d’Alcatraz, l’échec d’un système

C’est justement par cette dépersonnalisation qu’Eastwood parviendra à s’échapper. L’évadé d’Alcatraz raconte en effet l’échec d’un système ou plutôt comment le système peut être grippé par l’un de ses rouages. L’importance de la figure en pâte à papier (sur laquelle s’achève le film…) est en ce sens capitale. Elle assimile en effet l’individu à une matière inerte et qu’est-ce qu’un détenu, si ce n’est une simple figure dépersonnalisée par le système pénitentiaire ? C’est parce que les gardes ne font plus la différence entre l’homme et son modèle factice, entre l’individu et sa reproduction que l’évasion peut être menée à bien. Le système a lui-même produit son élément perturbateur, les conditions de son propre échec. La tonalité globale du film, métallique, froide, le jeu d’Eastwood, rigide, monocorde sont autant de signes de la nature du système que du moyen de le perturber. C’est que le personnage de Frank pourrait très bien n’être qu’une abstraction : on ne sait pas pourquoi il est là (ou très vaguement), on ne connaît rien de son histoire personnelle (il ne parle jamais de lui) etc. Il n’a donc pas d’autre fonction que de perturber le système…

L’évadé d’Alcatraz a un lien avec l’univers de SF

Ce qui m’a frappé en voyant ce film, c’est son possible lien avec différents univers de SF. La peinture d’un univers totalitaire (grand topos SF s’il en est), la thématique du double pointent en effet vers un type de SF qui ne serait sans doute que l’exagération et l’hyperbole de cet univers (rappelons que Siegel à tourner L’invasion des profanateurs de sépultures, excellent d’ailleurs…). Les liens avec THX sont par exemple nombreux. De même, je n’ai pu m’empêcher de penser à Matrix : n’est-ce pas aussi l’histoire d’un élément qui s’autonomise par rapport à un système ? La matrice n’est-elle pas la forme accomplie du système pénitentiaire ? Si je me permets ce rapprochement, c’est bien pour signifier que par delà les genres, il y a une conception du monde qui domine et qui peut alors se couler dans différentes formes… Encore une fois, le climat années 70 que j’évoquais dans mon billet sur Zodiac innerve le film : problématique du système, de la dépersonnalisation, structuration autour de lieux clos et du motif de l’enfermement. Depuis la lecture du livre de Thoret, je dois dire que mon goût pour cette période n’a cessé de croître… Il y a de forte chance que je rédige de nombreux billets sur des films de cette période. S’ils sont tous à l’image de cet Evadé, cela risque d’être…un pur plaisir !

Ps : vous remarquerez que je n’ai pas évoqué la question concentrationnaire qui aurait pourtant été un bon angle d’attaque allégorique et symbolique. 😉

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