Lettres d’Iwo Jima (février 2007)

Second volet du diptyque consacré à la bataille d’Iwo Jima et qui adopte cette fois-ci le point de vue japonais. Lettres d’Iwo Jima se construit ainsi comme le contrechamp de Mémoires de nos pères, comme son miroir littéral qui invite le spectateur à aller au-delà de la répartition duelle entre bons et mauvais, à penser par delà différents principes manichéens. L’enjeu n’est plus ici la victoire ou la défaite mais bel et bien l’homme pris dans l’histoire et dans la guerre.

Lettre d’Iwo Jima: préparation et bataille d’Iwo Jima

Le film croise les mêmes temporalités que son prédécesseur mais ne leur accorde pas la même importance. Ainsi, les histoires passées des personnages occupent une place bien plus réduite que dans Mémoires de nos pères. Par opposition 90% du film se concentre sur la préparation puis sur la bataille elle-même. Le temps présent l’encadre : ce temps, c’est celui des chercheurs retrouvant les lettres d’Iwo Jima et qui semblent répondre au désir de témoignage du personnage qui les avait enterrées 60 ans auparavant (on pourrait faire le lien avec les archives enterrés du ghetto de Varsovie). Or, ces lettres commandent une écriture de l’histoire nouvelle, plus individuelle, bien moins marquée idéologiquement. Leur banalité, les préoccupations superficielles qu’elles traduisent sont autant de témoignages d’une volonté de partir de l’homme, dans ce qu’il a de plus ordinaire, pour arriver à une nouvelle représentation de la guerre. Les lettres sont aussi témoignages des morts et récits nécessairement posthumes puisqu’à la différence des américains, les soldats japonais sont quasiment sûrs de perdre la bataille, le seul enjeu étant alors de la perdre avec dignité ou du moins de la perdre avec les honneurs (défendre alors que les gradés savant déjà que les renforts ne viendront pas). L’île est un tombeau au même titre que ses multiples grottes qui impliquent nécessairement une esthétique du clair obscur, parfaitement adaptée à l’ambiance crépusculaire de ce second volet (une nouvelle fois, remarquable photographie désaturée).

Une analyse particulière et une stratégie adaptée

L’individu ne peut, dans de tels conflits, qu’être le jeu et le sujet soumis à des discours idéologiques collectifs. Ici, le nationalisme japonais marque de son emprise l’ensemble des comportements. Le soldat Ito l’incarne littéralement et le destin voudra que celui qui était le plus prompt à jouer les kamikazes finira par survivre… L’individu ne peut alors se définir que par rapport à cette norme extérieure qui impose un type de modèle que différents personnages auront pour fonction de critiquer ou de dépasser (c’est par exemple le désir de reddition de Saigo). C’est dans cette optique que le personnage de Kuribayashi révèle toute sa complexité. Il est en effet distant des pratiques qu’impose la dignité nationaliste (refus des suicides, refus que l’on batte les soldats) mais s’il s’en distancie, c’est pour mieux servir sa patrie : il ne sauve ses hommes que pour mieux les employer aux combats, autrement dit, conscient qu’ils devront de toute façon bien mourir… C’est là également le sens du refus d’une stratégie traditionnelle (combattre sur la ligne de front littorale s’assimile pour certains à de la lâcheté) pour privilégier une analyse particulière et adopter une stratégie adaptée, c’est-à-dire libérée d’un modèle guerrier normatif…

Thèse anti-manichéenne dans “Lettres d’Iwo Jima”

L’individu est ici pleinement le synonyme de l’Homme puisqu’il se perçoit avant tout par rapport à son universalité, universalité que les discours idéologiques ou patriotiques viennent justement rompre. C’est là le sens de la scène où nous voyons Kuribayashi dialoguait en toute amitié avec son équivalent américain (il était ambassadeur aux Etats-Unis) mais c’est également toute la signification de la lettre d’un soldat américain lue devant les soldats japonais : nous y retrouvons la même banalité, la même superficialité que dans les lettres japonaises. Par delà les camps, c’est toujours l’homme qui se bat et qui ne se répartit que de manière aléatoire selon qu’il est employé par un type de discours ou un autre. Le rôle de Nishi et de Kuribayashi consiste précisément à porter et à mettre en lumière la thèse anti-manichéenne du réalisateur. L’amitié entre les peuples n’existe ainsi qu’à travers la reconnaissance des individus alors qu’elle est, sur un plan national et collectif, plus que fragile (les alliés d’un jour sont les ennemis du jour suivant). La force du film d’Eastwood est de ne nier à aucun moment le poids du patriotisme mais bien plutôt d’en montrer toute la complexité quand il s’actualise dans des comportements individuels.

Les enjeux de Lettres d’Iwo Jima sont à bien des égards différents de Mémoires de nos pères mais la problématique humaine (humaniste ?) reste sensiblement la même. Ce film se raconte selon un plan narratif bien plus classique, bien plus romanesque également et c’est paradoxalement ce qui lui garantit une émotion qui se confond rarement avec une empathie malsaine ou facile. De plus, on constatera que les scènes de bataille à proprement parler sont plutôt rares, que le film s’attache donc bien plus à peindre les hommes que la guerre elle-même… Une nouvelle réussite pour un grand monsieur…

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