L’ennemi intime la critique du film

De Florent Emilio Siri. Voilà sans doute un film rare dans le paysage cinématographique français, un film qui fait le pari de traiter sur un mode accessible au grand public une réalité encore douloureuse, aussi douloureuse d’ailleurs que le film peut l’être. Fait significatif, L’ennemi intime, avant d’être un film de fiction, est un documentaire de Patrick Rotman qui signe ici un scénario réussi, pédagogique, qui s’appuie parfaitement sur ce préalable.

l’ennemi intime un film pas comme les autres

Le pari consiste à couler ce travail documentaire dans le moule d’un qui a connu son apogée de l’autre côté de l’Atlantique : en somme, employer la forme du film de guerre hollywoodien en le contraignant à épouser les dilemmes et les souffrances de l’histoire coloniale française. Ce choix explique que de multiples effets de sens naissent de la structure même du genre : soit l’opposition de l’idéalisme au réalisme, soit l’introduction d’un personnage naïf qui va découvrir, au contact même de la guerre, qu’il peut être à lui-même son propre ennemi. Ainsi, l’ennemi intime, c’est en tout premier lieu, cet autre qui se découvre en tout un chacun, une fois placé au contact de l’extrême.

Mais l’ennemi intime, c’est aussi cet autre qui revendique du cœur de la nation son droit à l’indépendance. La finesse du scénario réside alors dans le choix de tracer de nombreux points de contact avec la seconde guerre mondiale : la résistance algérienne n’est-elle pas la même que la résistance française ? De même, les algériens sont traités dans toute leur complexité, à la fois soldats de France et fellagas, ils sont un peuple écartelé par une situation qui n’appelle aucune solution. La question du choix, ou plutôt de son impossibilité ou de son absurdité est sans doute une des lignes problématiques les plus importantes du film. L’ennemi intime ne vise pas à prendre parti, ne vise pas à argumenter un discours militant (comme la plupart des films qui se consacrent à la question), mais cherche simplement à inscrire une galerie de personnages dans une situation (une Histoire) impossible, qui condamne toute forme d’innocence et tout appel à une quelconque frontière morale. Ainsi le jeune algérien rescapé d’un village massacré incarne la figure de l’innocence : il est la conscience du capitaine Terrien (excellent Magimel tout comme l’est aussi Dupontel), le miroir d’une âme et d’un idéal qui finiront par s’abîmer dans la réalité, le dénouement étant à cet égard parfaitement significatif de ce rapport dialectique et symbolique entre les deux.

De même, la particularité de cette guerre est d’être une guerre psychologique (les dialogues insistent sur cet aspect) : la barbarie n’est pas le fait d’un camp ou d’un autre, mais un engrenage qui découle directement du rapport de force existant qui empêche toute neutralité et toute possibilité de dialogue. On constatera d’ailleurs que l’ennemi (d’ailleurs qui est cet ennemi ? Qui est l’ami ?) n’est jamais montré en tant qu’individu, mais n’intervient qu’à travers ses actes et ses combats. Fait significatif, c’est au cœur de dialogues franco-français (dialogues didactiques qui évitent l’effet de superficialité inhérent à ce type de scène d’explicitation des contenus et problématiques idéologiques et éthiques) que se dessinent le sens, la légitimité et la valeur du combat du FLN. Le choix de montrer des scènes chocs, dures, souvent jamais vues (le largage de napalm, les scènes de torture), répond d’ailleurs assez bien à la nature du sujet : la violence et la barbarie n’ont de sens que pour celui qui les regarde ou l’expérimente, elles n’existent, ne produisent d’effet que par leurs mises en scène et leur publicité, d’où ce court extrait des images d’archives qui, justement, ne font que dissimuler par le discours et l’image, ce qui, pourtant, révèle l’absurdité infinie du combat. Pour les uns, la violence, est exhibée, pour les autres, la violence est euphémisée ou niée.

Sur un plan plus purement esthétique,

J’ai beaucoup apprécié la photographie qui joue sur une palette chromatique réduite qui appuie néanmoins les contrastes entre le végétal et le minéral, tout comme les paysages sont parfaitement rendus grâce à d’amples mouvements de caméra qui ne font que renforcer l’impression de solitude éprouvée par la troupe (on ne verra qu’elle durant tout le film) et qui rendent dérisoires ce jeu du chat et de la souris auquel l’armée française ne peut opposer qu’une réponse têtue. Le rythme du film alterne parfaitement scènes de combat, de dialogue et d’introspection. La mise en scène sait garder lisible la géographie des combats, mais, par un usage raisonné et intelligent du gros plan, sait aussi se concentrer sur la manière dont sont vécus, individuellement, les événements.

L’ennemi intime est un film riche qui sait synthétiser, en une forme dynamique et cinématographique, un bon nombre de problématiques attachées à la guerre d’Algérie. Refusant la simplification, la stabilité d’un confort moral, il est une belle réussite. Un pari réussi pour une production ambitieuse qui fait du bien, non seulement pour la mémoire, mais également pour tout le cinéma français.

Ps : je reviens après quelques semaines d’absence (déménagement, fin de thèse obligent), je suis un peu rouillé, alors pardonnez ce billet quelque peu confus…

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