L’antre de la folie (1995)

J’avoue éprouver un petit faible pour John Carpenter et son cinéma qui tout en fleurant bon la série B arrive toujours à surprendre et à divertir. Ce qui me semble confirmer son statut d’auteur, c’est justement de ressentir à la vue de chacun de ses films des sensations similaires, récurrentes. Hier, L’antre de la folie n’a pas dérogé à la tradition et une nouvelle fois, c’était du Carpenter pur jus (cette phrase ne veut pas dire grand-chose pour vous, mais pour nous les amateurs du monsieur, elle veut dire beaucoup !). L’histoire rapidement : Trent est agent d’assurance, inspecteur chargé de découvrir les arnaques. Il est chargé de retrouver un auteur de livres d’épouvantes à succès. Il le cherche puis le trouve dans une ville étrange…

L’antre de la folie, Trent dans un asile de fous

La ligne problématique centrale du film est assez facilement repérable tant les personnages ont tendance à la formuler de manière récurrente : L’antre de la folie est une mise en abîme qui fonctionne sur de multiples niveaux (film dans le film, personnage dans le film mais également dans l’œuvre de l’écrivain etc.) et qui pose la question très actuelle du rapport de la fiction à la réalité. La structure narrative est celle d’un flash-back : nous découvrons Trent dans un asile pour fous puis retour en arrière sur le parcours qui l’a mené à ce terminus aussi bien mental que géographique. Trent est donc inspecteur, chargé de déchiffrer les signes de l’arnaque : il est l’incarnation du rationalisme et de l’analyse du réel, sa fonction consistant précisément à dénouer le vrai du faux, à reconnaître ce qui appartient à la fiction ou à la réalité. Or, cette enquête va le plonger progressivement dans le doute, l’indécision puis la folie (terme qui peut être remis en question au regard du dénouement et dur récit même). En effet, les signes de l’étrange se multiplient et Trent croise dans la ville de l’écrivain un cortége de personnages et créatures horrifiques. Premier moment du fantastique : le doute, l’indécision. Attente d’un dépassement du fantastique : adhésion ou rejet de cette nouvelle réalité. Par un travail d’enchâssement des niveaux de réalité, Carpenter arrive tout autant à perdre son spectateur que son personnage (c’est sans doute la difficulté du film) mais une ligne se dégage : Trent est le moyen par lequel l’apocalypse s’abattra sur terre et ce qui n’était que fiction devient prophétie inquiétante.

Rapport entre univers diégétique et univers extra diégétique

Et oui, car au final, il s’agit de cela… Sutter Cane (l’écrivain) est l’incarnation de l’antéchrist (habillé tout de noir comme il se doit), le moyen par lequel des créatures immémoriales vont resurgir sur terre (j’ai lu que c’était là, comme le film d’ailleurs, un hommage appuyé à Lovecraft, Antoine confirmera s’il passe par là), il a reçu le don de transformer en réalité tout ce qui relève du fantasme et surtout il a reçu le don de faire croire aux autres à cette nouvelle réalité. L’autre sujet du film est là : la capacité de l’individu à croire, à adhérer à des constructions fictives et le pouvoir endémique de cette croyance lorsqu’elle prend l’aspect d’un phénomène collectif impossible à rationaliser. Dés les premières images, Carpenter donne d’ailleurs la clé : nous voyons des presses reproduire à l’infini l’œuvre de Cane : la thématique est là, reproductibilité, phénomène de masse et par là même capacité du Mal à gagner sans cesse du terrain. Or, l’évocation de l’adaptation du livre en film est un énième clin d’œil au cinéma, art de masse, tout à la fois pouvoir de vie et de mort (je vous renvoies à l’épisode que Carpenter a donné aux ”Masters of horror”). Le cinéaste est lui aussi démiurge, il crée les visions, choisit les destins, choisit ce qui est ou n’est pas réalité. Le titre du livre est d’ailleurs le titre du film de Carpenter tout comme Trent se verra lui-même jouer dans le film que nous sommes en train de voir… Tout le film se construit sur ces rapports complexes entre univers diégétique et univers extra diégétique, sur ce va et vient constant entre fiction et réalité, entre commentaire sur le film en train de se faire et histoire racontée sans distance critique.

La réussite de L’antre de la folie

La réussite de L’antre de la folie se mesure à sa capacité à créer une ambiance où le Mal reste le plus souvent latent. Le danger semble caché partout : nous le devinons sans, du moins dans un premier temps, arriver à l’identifier. Tout l’art de Carpenter est là : suggérer plutôt que montrer, privilégier une durée angoissante plutôt qu’une succession de moments. Le tout est bien évidemment servi par sa petite musique et par différents effets sonores qui renforcent l’impression de malaise et de paranoïa. Les effets visuels sont multiples, le montage joue sur la rapidité et l’étrange parvient à s’imposer grâce à un talent de réalisation et non par le recours facile à des effets spéciaux. Bref, un bon moment grâce à une histoire difficile à rationaliser ou à mettre en ordre (il faudrait le revoir). Mais c’est là ce qui fait sa force, le spectateur étant pris dans un climat de douce folie…

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