Kagemusha (1980)

Après avoir connu différents échecs commerciaux (Dodeskaden, et l’extraordinaire Dersou Ouzala), Kurosawa dut attendre le soutien de Francis Ford Coppola et de Georges Lucas (grands admirateurs du maître) pour mener à terme l’énorme projet que constituait Kagemusha, Palme d’or au festival de Cannes en 1980. Le film marque pour Kurosawa le retour au Japon Médiéval et clanique. A la fin du XVIème siècle, le clan Takeda lutte contre les clans Tokugawa et Nobunaga pour contrôler et unifier le pays. Shingen, gouverneur du clan Takeda, trouve en la personne d’un bandit condamné à mort un sosie parfait (« kagemusha »). Quand Shingen vient à mourir, il ordonne que sa mort soit tenue secrète et que son sosie le remplace pendant trois ans pour éviter de déstabiliser le clan et pour préparer la succession.

Kagemusha parle de l’humain

Kurosawa fait du cinéma pour deux raisons : pour nous parler de l’humain, pour exprimer une imagination visuelle qu’il expérimente dans son œuvre de peintre. L’histoire racontée ici place ainsi un homme ordinaire dans un contexte et un cadre de vie extraordinaire et le cinéaste s’attachera à développer ce rapport entre l’individu et le pouvoir qui petit à petit l’amènera à se transformer. Les niveaux de lecture s’articulent donc tous autour de la personne du sosie : questionnement de la notion de double et à travers elle de celle d’identité, étude des rouages politiques du monde médiéval japonais, étude psychologique etc… Le double ne renvoie ici qu’à une même et seule personne, celle du sosie, puisque l’original est très rapidement décédé. Pourtant son absence ne cesse, par définition, de hanter le film à tel point c’est l’absent qui devient d’une certaine manière le fil conducteur de l’intrigue. Le sosie évolue au contact du pouvoir et son identité change en conséquence : il développe progressivement le charisme du chef et s’assimile donc littéralement à Shingen.

Désastre initié par le fils

Ainsi, dans la bataille finale, au moment où il vient d’être banni (car démasqué), de multiples indices nous indiquent qu’à travers ses yeux, c’est Shingen lui-même qui constate le désastre initié par le fils et la désintégration à venir de son clan (autrement dit, la catastrophe n’a pas été évitée) : je pense par exemple à ce siège vide (celui qu’occupait Shingen) qui succède au sosie en train de parcourir le champ de bataille déserté, je pense encore au sosie happé par l’élément aquatique comme a pu l’être Shingen. Pourtant, le sosie n’est pas Shingen, la duperie ne peut durer qu’un temps car par delà l’imitation, l’individu est condamné à rester lui-même et l’image qu’il donne à autrui ne pourra que voler en éclat (il est d’ailleurs intéressant de voir que c’est le corps, incarnation du propre qui trahira réellement le sosie). Kurosawa nous invite par là même à penser la question de l’identité qui est une construction tout autant intérieure qu’extérieure, une conjonction d’une image intime, politique, physique et sociale. Or, cette problématique individuelle ne peut que renvoyer au questionnement de l’identité japonaise, synthèse de tradition et de modernité, ou pour le dire autrement de repli sur soi et d’Occident. Ainsi, le rival de Shingen incarne cette ouverture à l’Occident : il boit du vin, part en guerre avec la bénédiction de prêtres catholiques. Il est l’autre face du Japon, celle qui naît avec les vagues d’immigration occidentale. Le Japon est donc comme le double une réalité schizophrénique que Kurosawa n’a eu de cesse de questionner durant toute sa carrière.

Kagemusha: l’identité, le double, c’est la bataille

La thématique du double et la question de l’identité sont les véritables sujets de Kagemusha, ce qui explique finalement le peu d’importance (quantitative du moins) des moments de bataille. Il n’en demeure pas moins que c’est sur ce terrain du militaire que l’imagination visuelle de Kurosawa trouve un endroit privilégié où s’exprimer. Une constatation s’impose : la bataille n’est jamais montrée. Nous ne voyons que les préparatifs, les ordres donnés ou encore les conséquences de celle-ci (champ de bataille jonché de corps). C’est que la bataille se conçoit chez Kurosawa comme une activité intellectuelle, stratégique qui pose pour problématique essentielle la question du placement et du mouvement des troupes. La bataille à laquelle assiste le sosie est en cela parfaitement révélatrice du style Kurosawa : le sosie, c’est-à-dire, le chef de clan, constitue le centre autour duquel s’organise la bataille (l’image de la barrière humaine qui entoure le sosie est donc parfaitement révélatrice). Il est le point quasi unique de référence (la montagne inébranlable…) qui confine la bataille proprement dite au hors champ. La menace se traduit par la bande son (cris, coups de feu) et ne vient que de l’extérieur du cadre (pénétration des troupes ennemies). On comprend alors que quitter le cadre, ou bouger, reviendrait, pour le sosie, à se jeter dans la gueule du loup et donc, paradoxalement à quitter le champ de bataille… Mais la bataille est aussi chez Kurosawa un puissant moteur d’expérimentation esthétique. Elle est en effet un terrain privilégié pour le peintre puisque tous les drapeaux et bannières guerrières s’apparentent aux touches d’un pinceau s’appliquant sur la toile que constitue le cadre. De même, les mouvements s’assimilent littéralement au coup de pinceau qui anime et habite la toile donc le cadre et le plan. Bien évidemment, cette fusion radicale de la peinture et du cinéma n’a pas encore donné ici son plein potentiel. Ran, avec son point de vue du ciel (pour reprendre les mots du maître), ira beaucoup plus loin dans cette manière nouvelle de concevoir l’activité de mise en scène qui est aussi activité de mise en toile si je puis dire…

Récompensé par de nombreux prix, Kagemushaconjugue toutes la qualités de Kurosawa, tout ce qui en font un génie inégalé. Comme toujours, des images fortes persistent, je pense à cette colonne de guerrier marchant devant un ciel oranger et brûlant, au ciel rouge sur lequel se dessine figures et ombres noires… Comme toujours, un film de Kurosawa, ça fait toujours plaisir !

p.s. Merci Laura !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *