Inside Man (avril 2006, vient de sortir en DVD)

Film sans doute mineur dans la carrière de Spike Lee, Inside Man n’en demeure pas moins un excellent exercice de style s’inscrivant parfaitement dans les codes du genre (le polar, et plus précisément, le film de braquage), y ajoutant en plus une réflexion sur le rapport de l’Amérique contemporaine au terrorisme. Mais ne brûlons pas les étapes…

Inside Man, braquer une banque de Manhattan

L’histoire est celle du coup parfait : fomenté par une intelligence supérieure, le crime consiste à braquer une banque de Manhattan. Jusque là tout est normal. Le film suit d’ailleurs scrupuleusement tous les éléments du genre : enfermement, « les mains en l’air », l’arrivée de la police… Or, l’idée de génie (tant sur le plan de l’histoire que de la réalisation) consiste à habiller les clients pris en otages de la même manière que les braqueurs : à l’arrivée, confusion la plus totale mais surtout question qui semble sans réponse…Qui a fait le coup ?! C’est justement parce que le cerveau de l’affaire (joué par Clive Owen) maîtrise parfaitement les codes du genre (au même titre que le cinéaste) qu’il peut réaliser cette perfection, perfection qui s’exprime alors par la concordance du plan intellectuel et de sa réalisation dans le réel (je vous renvoie au film argentin El Aura qui traitait justement cette question)… L’idée est d’effacer le criminel dans l’anonymat et donc de le replacer comme potentiellement innocent. Evidemment, la position est réversible : l’innocent peut à son tour être coupable. Et c’est dans ce flou que se dessine le sens global du film…

Affrontement de policiers avec les otages pris pour les criminels

En effet, à l’heure où les Etats-Unis sont confrontés à une menace diffuse, difficilement identifiable car non réductible à une frontière ou à un espace géographique, Spike Lee choisit de parler d’une menace qui viendrait de l’intérieur (du système, du groupe, de la société) et qui resterait a contrario impossible à identifier. Tout un chacun est potentiellement criminel : voilà pourquoi les scènes qui multiplient l’affrontement des policiers avec les otages pris pour les criminels scandent le déroulement du film. D’une certaine manière, c’est le Patriot Act qui est visé puisque des américains s’en prennent à d’autres américains, puisque l’innocence n’existe plus et cède la place au supposé coupable. L’alternance de scènes de braquage et des scènes d’interrogatoire qui le suivent vient signifier ce basculement d’une situation a priori normée (répartition des rôles claire, chaque personne occupe une fonction narrative) à une situation dont plus personne ne possède la clé de compréhension. Le citoyen devient suspect, est donc soumis aux mêmes interrogatoires que certains terroristes, est mis à terre et menotté comme l’on menotte n’importe quel criminel… Le lien avec la situation actuelle ne fait aucun doute. Lorsqu’un Sikh sort de la banque, un policier réagit immédiatement par la crainte : « mon Dieu, c’est un arabe », qui ouvre à la conclusion « il doit avoir une bombe ». On apprendra ensuite que ce Sikh s’est fait molester… Le choix d’introduire ce personnage (tout comme le choix d’ouvrir et d’achever le film sur une musique aux sonorités arabes) n’a rien d’anodin et permet de se rattacher explicitement à un climat social fait tout à la fois d’un racisme anti-arabe latent et d’une crainte diffuse de l’autre. Voilà sans doute le discours le plus intéressant qui traverse Inside Man.

Réalisation efficace de Inside Man

Pour le reste, je serai plus circonspect ou du moins un peu plus déçu. En effet, le braquage est redoublé par l’histoire du propriétaire de la banque qui s’est enrichi, à créer sa fortune, et donc pour les Etats-Unis, sa respectabilité en collaborant avec les nazis et en spoliant certains biens juifs durant la seconde guerre… Bien évidemment, le cerveau du crime le sait et d’une certaine manière, même s’il agit pour la fortune, il en profite pour révéler ce secret. Le crime est en ce sens racheté (cette idée est explicitée à l’intérieur du film, Clive Owen expliquant que voler quelqu’un qui a lui-même volé et qui plus est dans des conditions troubles) et ce qui se donnait comme un plan machiavélique, expression d’une intelligence pratique du Mal supérieure est in fine rattrapée par un discours plus consensuel. Car ici, ceux qui se cachent (les criminels) ne sont pas plus coupables que ceux qui se montrent et s’affichent comme parangon de la vertu : encore une fois, les frontières morales sont déplacées et le masque devient métaphore d’un secret à déterrer et d’une réalité à éclairer. On peut également lire une critique sous jacente de la valeur reine qu’est l’argent (bref, rien de nouveau sur ce point là): voire à ce sujet la réplique de l’enfant kidnappé, trouvant « trop cool » de braquer une banque…

Très bon film de genre donc, avec une réalisation efficace (largement articulée autour du travelling) et un casting probant. A voir comme un divertissement amélioré ou comme l’expression d’un état des lieux (inquiétant ?) des Etats-Unis…

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