mer a boire

La horde sauvage (1969)

Hier soir, je me suis planté devant mon écran de bonne heure (de bonheur ?), puis j’ai regardé La horde sauvage, film monumental, qui n’en finira sans doute jamais de susciter commentaires et admiration. Pour moi, c’était la première fois, j’étais un peu nerveux forcément, cela faisait si longtemps que j’en avais envie… Une fois terminé, j’étais un peu vidé, je dois le concéder : tant de splendeur, de beauté violente pour un si petit homme comme moi…

La horde sauvage, un western crépusculaire

On a déjà beaucoup écrit sur ce film et je retiendrai deux formules consacrées qui tendent à en faire le « requiem du western », à le caractériser comme « western crépusculaire ». Dans les deux cas, le cadre générique est fixé, le western, et les modalités d’inscription du film explicitées : « crépusculaire », « requiem », autrement dit, le western entérine sa propre mort, sa propre expiration ou du moins sa propre impossibilité. Ainsi, l’histoire prend place en 1913, au moment où l’exploration du Far West a pris fin, où l’extension des frontières et du territoire américain s’arrêtent là, se stabilisent à la frontière du Mexique. Le Mexique justement, voilà le lieu où prend place l’histoire de cette horde sauvage, le dernier endroit où le western trouve à s’exprimer ? Pas si sûr… La horde sauvage me semble articuler de nombreux niveaux de sens et de compréhension qui pourraient néanmoins être synthétisés autour de la notion de frontières : frontières géographiques mais aussi politiques, éthiques et génériques.

Preuve de valeurs morales, éthiques

Ainsi, la radicale spécificité du film est de gommer une répartition normée des rôles qui répondrait à une frontière stable du bien et du mal. Ici, pas de manichéisme, aucune évidence morale à tel point que l’on se demande qui représente vraiment cette horde sauvage… Le groupe de criminels témoignera ainsi de valeurs morales, éthiques qui font cruellement défaut aux dépositaires de la loi : il y a là une forme d’idéalisme qui se niche paradoxalement chez les personnages habituellement connotés de manière négative. Par opposition, le général Mapache, gouvernant légitime, semble agir en dehors de toute morale : une nouvelle fois, l’ordre, la loi sont contingents et ne répondent qu’à la loi des plus forts… Le film révise entièrement ce grand mythe hollywoodien et américain que constitue le western…

La violence de l’enfance à l’âge adulte

Le traitement de la thématique de la violence révèle toute la richesse de la réflexion de Peckinpah. Ici, elle n’est pas réductible à un usage abusif, criminel, elle n’est pas circonscrite à un groupe restreint d’individus mais au contraire caractérise un état social et politique. Elle est au fondement de la loi ou plutôt la loi en légitimera l’usage pour les uns, en interdira l’emploi chez les autres. Pourtant, qu’elle serve des intérêts particuliers ou collectifs, qu’elle trouve sa raison d’être dans le registre économique ou politique, elle reste une dépense d’énergie qui est au fondement de la nature humaine : elle n’a concrètement aucune frontière, pas même et surtout pas géographique et politique (chaque état se construit grâce à elle) . Au début du film, la présence d’enfants se gargarisant de la vue d’un scorpion mis à mort par une armée de fourmis donne le ton de l’ensemble : l’enfant connaît la même fascination pour les armes et la violence, l’enfant, par désir mimétique, sera amené à l’âge adulte à la violence (d’où les nombreuses scènes qui impliquent l’enfant dans l’engrenage de la violence, qu’il en soit l’acteur ou le spectateur). Tous les personnages rêvent d’un retour à l’enfance (toute l’histoire se passe sous les yeux des enfants) mais ici, point d’idéalisme, l’enfance n’est que le moment préparatoire à l’expression d’une violence fondamentale. D’où la manière inimitable de filmer les scènes de tueries qui prend également acte d’un changement de l’usage et des moyens de la violence : La horde sauvage marque le passage à l’âge d’une tuerie de masse (symbolisée par la mitrailleuse, par le plaisir qu’éprouvent tous les personnages à la manier), à l’industrialisation de la mort, ce qui explique alors la subversion totale des codes du western.

La horde sauvage: la violence à travers l’homme

En effet, il est intéressant de constater que le montage cherche à pervertir le langage cinématographique classique : ça tire de partout, ça meurt de partout, un plan annonce un tir mais on n’en voit pas forcément le résultat, on voit des corps tomber sans savoir d’où est venu le coup, la mort est généralisée mais dans la mêlée, impossible de savoir vraiment qui est avec qui… Le « ça » constitue le sujet du film : c’est la violence qui s’exprime à travers les hommes, c’est l’apocalypse portée par une situation et une configuration historique, c’est une énergie qui se consume sans nul bénéfice. En ce sens, les personnages sont dés le début du film condamnés à mort : les arrêts sur image captent leur figure d’avant la mort, les ralentis transcrivent le moment d’une suspension où le réalisateur prend le temps de les voir mourir (et donc de voir un genre expirer). Le carnage final n’est que l’expression conclusive de tout le discours qui précède et la prépare. Moment de pure anthologie parce que moment de pur cinéma où la forme n’est pas simple esthétisation de la violence mais discours sur la violence, conception de la violence (aux antipodes de l’esthétique actuelle donc).

Elégiaque, mélancolique, violent, La horde sauvage est un sommet qui exprime, par sa perfection formelle, une vision du monde complexe où l’idéalisme ne peut qu’être lettre morte dans un monde régi par la force et la violence. Peckinpah est grand, très grand… Et tant pis pour les superlatifs ; )

ps: mon billet est sans doute confus, évasif… J’en suis désolé, la richesse du film n’y est sans doute pas pour rien… A moins d’écrire un essai dessus, je ne vois pas comment en rendre pleinement compte dans le cadre d’un simple billet. Qui plus est, je suis à des années lumières de certains exégètes qui maîtrisent bien mieux les codes (et donc les subversions) du western… Quoi qu’il en soit, j’espère vous avoir donner l’envie de le voir!!!

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