Les hommes du président (All the President’s Men, 1976)

Deux années seulement après la démission de Nixon, Les hommes du président revient sur le scandale du Watergate, dans un film enquête passionnant où l’extrême précision du scénario n’a d’égal que la justesse de la mise en scène d’Alan J. Pakula. Sommet du thriller politique, le film raconte l’histoire vraie des deux journalistes qui ont mis à jour cette affaire d’espionnage : le couple Dustin Hoffman (Carl Bernstein)/ Robert Redford ( Bob Woodward) n’est d’ailleurs pas pour rien dans sa réussite, apportant un dynamisme certain, parfaitement approprié à l’acharnement que l’enquête nécessita.

“Les hommes du président”, un fameux cambriolage

Le film s’ouvre sur le fameux cambriolage (qui n’en était donc pas un…) : silence, atmosphère nocturne. Le cadre de l’ombre et de la dissimulation est planté. Raccord brutal sur la salle de presse : lieu de la parole, lieu de la lumière (lumière blanche et éclatante) où sera mise à jour la vérité. Dernière scène : sur un écran de télévision, investiture de Nixon, en arrière plan, les deux journalistes qui mettent la dernière main sur leur article. Le travail d’enquête viendra briser la vérité de l’image, cette vérité que l’on aurait voulu officielle. Nous connaissons tous le dénouement de l’histoire, l’intérêt est donc ailleurs : dans la peinture du complot, dans la description du système, dans le travail de fourmi des journalistes.

Ainsi, de nombreux panoramiques prennent le relais de plans centrés sur le personnage et signifient par là même l’incroyable déséquilibre entre deux individus isolés et une vérité tentaculaire, insaisissable. Pour la révéler, il faudra donc entrer dans le système, puis en dérouler la cohérence et les règles internes, soit la mise à jour d’un ensemble de ramifications où un maillon conduit à un autre maillon, où la chaîne se reconstitue peu à peu. La parole est la thématique centrale du film : elle est en effet empêchée, sollicitée, tue, divulguée ; elle doit nécessairement devenir trace et preuve d’où l’importance des objets qui la fixent, papier, crayon, machine à écrire. L’enquête n’existe qu’une fois couchée sur le papier, qu’une fois articulée sous la forme d’un article, d’un récit, d’un film. Elle progresse donc par articulation, recoupement des sources, redite, reprise : elle ne se dévoile que progressivement, ce qui explique son caractère profondément cinématographique. Elle est en effet tout entière de l’ordre du suspens, toute entière attente d’un dénouement nécessaire (ce qu’a parfaitement compris Fincher, convention sur lequel se construit l’excellent Zodiac). L’esthétique ombre et lumière du film renvoie ainsi à cette structure du dévoilement tout en métaphorisant la dualité du système politique mis en place par le Comité de réélection de Nixon.

Je suis particulièrement heureux d’avoir enfin vu ce film, date importante dans les années 70. Derrière la forme du film enquête se cache une richesse thématique que je n’attendais pas : je pense ainsi à la problématique médiatique du film, à la réflexion qu’il porte sur le statut de la vérité et sur son rôle et sa fonction dans une société démocratique moderne. J’ai aussi apprécié la peinture de la vie du journal, lieu constant de pressions (intérieures et extérieures) et de tensions, espace de bouillonnement où se joue la santé démocratique d’une nation, foyer où chaque membre doit trouver sa place (qui détient l’autorité, qui protège ?) et sa fonction. Le journal ne renverrait en ce sens qu’à l’organisation globale de la société, se devrait d’être l’image inversée du système qui a rendu possible le Watergate. Un excellent film donc, qui a fait date et restera pour longtemps encore une référence dans son genre.

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