Hiroshima mon amour (1959)

Plus qu’un film, Hiroshima mon amour pourrait se penser comme un sorte de poème lyrique, comme un essai littéraire en train de s’écrire et de se composer sous nos yeux. Souvent cité comme l’un des actes de naissance de la Nouvelle Vague, ce premier long métrage d’Alain Resnais met en image un scénario de Marguerite Duras (directement écrit pour l’écran) et donne à voir et à écouter sa fameuse « petite musique ». Ce film est également un exemple achevé de ce que l’on nomme encore aujourd’hui « cinéma d’art et d’essai » et qui donna une impulsion nouvelle à la politique des auteurs prônée par Les Cahiers du cinéma.

“Hiroshima mon amour”, inscrire son histoire dans la grande Histoire de l’événement

Dans une chambre, deux corps enlacés et deux voix (théâtralisée à l’excès, comme le jeu des acteurs) qui se répondent et qui discutent : « j’ai tout vu à Hiroshima/ tu n’as rien vu à Hiroshima ». Le montage fait se rencontrer images d’archives de la bombe, images actuelles du musée d’Hiroshima. La voix de la femme semble explorer les lieux et la mémoire qu’ils supposent. De longs travellings semblent vouloir inscrire le passé dans le présent. Le système s’apparente alors à celui de Nuit et Brouillard. Pendant 20 minutes (les meilleures du film selon moi), la thématique du regard et du voir est questionnée : qu’est-ce que bien voir ? Est-ce que voir, c’est connaître le drame et l’événement ? L’activité de voir suffit-t-elle à l’épuiser ? Cette réalité est-elle totalisable ? L’incipit du film devient programmatique : les corps enchevêtrés des amants trouve un écho négatif dans la chair meurtrie des irradiés d’Hiroshima ; le couple (ou plutôt, elle) va inscrire son histoire dans la grande Histoire de l’événement.

Hiroshima mon amour, le passé envahit le présent

Entre les deux, le dialogue s’installe et fait remonter à la surface la mémoire douloureuse de la jeune française : pendant la guerre, elle tomba amoureuse d’un allemand qui fut tué pendant la guerre, elle fut tondue. Dés lors, le film travaille à définir la mémoire comme une activité de parole : les souvenirs s’actualise dans les mots mais les mots révèlent aussi l’oubli qui menace toutes choses. Le passé envahit le présent et le lieu, le film déploie différentes temporalités qui se confrontent, s’articulent, se répondent. La structure éclatée du film, l’insertion brutale d’images mentales, les raccords constants entre Hiroshima et l’histoire domestique de la française participent d’une esthétique de la mémoire, d’une redéfinition du travail cinématographique qui se plie à cette nouvelle matière problématique car insaisissable alors même qu’on la donne à voir. Le temps, la parole et la mémoire sont conjointement interrogés et articulés : parler, c’est revivre au présent le passé, c’est lui donner corps mais c’est en même temps laisser de côté une part de réalité. Le temps et la parole condamnent au partiel, au parcellaire, au lacunaire. La problématique privée rejoint la problématique Historique : organiser le souvenir ne signifie pas rejoindre la réalité historique, on peut croire la revivre mais là n’est sans doute qu’une illusion. L’imagination est à la fois puissante et impuissante, elle fait apparaître comme elle fait disparaître. Il faut se souvenir au présent, dépasser le passé pour regarder vers l’avenir (le désir de la française de revenir à Nevers) en acceptant de ne jamais rattraper totalement l’événement (on ne voit non plus tout, non plus rien, mais quelque chose).

Je ne suis pas un grand fan de l’écriture de Duras mais force est de constater que son rythme devient rapidement hypnotique. Il y a une scansion des mots qui répond à des effets de scansion de la réalisation, c’est pourquoi Hiroshima mon amour peut avoir ce statut si particulier de « film littéraire » et s’apparentait par ses expérimentations formelles au Nouveau Roman. Il y a donc une modernité partagée qui fait de ce film une date importante. Bref, une lacune cinématographique effacée ; )

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