Le goût du saké (1978)

Le goût du Saké est l’un des derniers films de Yasujiro Ozu, il n’est donc pas étonnant d’y retrouver tous les éléments thématiques et esthétiques qui font la spécificité de son cinéma. L’histoire prend évidemment place au cœur d’une cellule familiale japonaise composée d’un père veuf, de son fils le plus jeune et de sa fille. Le père, Shuhei Hirayama retrouve le temps d’une soirée l’un de ses anciens professeurs qui s’accuse d’avoir causé le malheur de sa fille en l’empêchant de se marier. Conscient qu’il pourrait très bien reproduire la même erreur, il décide que le temps est venu de marier sa fille Michiko…

Une rencontre amoureuse, c’est Le goût du saké

L’histoire, comme souvent chez Ozu, se résume en quelques mots, sa simplicité permettant alors de se concentrer sur la figure du père. De fait, toutes les scènes portant sur la rencontre amoureuse de la fille, sur les arrangements, sur les préparatifs du mariage etc. sont exclues du film, ne sont suggérées que dans leur effet ou résultat (par exemple, la fille en tenue de marié, le père qui boit seul…). Le dilemme du père est ainsi au cœur du film : en choisissant de marier sa fille, il choisit de finir son existence dans la solitude, en choisissant de faire son bonheur, il sait qu’il se choisit aussi une part de malheur (domestique donc). Ainsi, la dernière séquence du film revient sur le foyer familial que le film a longuement détaillé pour le montrer déserté, simplement habité par le père et le jeune fils qui ne tardera pas à suivre l’exemple de son frère marié (il est donc l’incarnation d’un destin et d’un possible). Le cadre se vide dans le même temps où la cellule familiale primaire achève sa décomposition naturelle.

Les cadres et espaces récurrents structurent Le goût du saké

Le film avance comme tous les autres films de Ozu selon un principe de succession qui se veut avant tout répétition de scènes identiques, qui ne changent précisément que dans leur contenu. Autrement dit, des cadres et espaces récurrents (le foyer du père, du fils marié, les bars et restaurants où se retrouvent le père et ses amis) structurent Le goût du saké qui avancent par petites touches, par déplacement progressif des désirs du père. La maturation de sa décision est lente, épouse les rencontres et dialogues successifs (d’où le caractère rupteur de la rencontre avec le vieux professeur, d’où le fait que chaque interlocuteur est aussi un modèle possible). Les principes esthétiques d’Ozu y sont plus que jamais limpides : fixité et, la plupart du temps, frontalité du cadre, ce qui place le réalisateur dans la position d’observateur (au même titre que le spectateur donc), le regard construit l’espace, la scène tout en y restant à l’extérieur. La progression (ou plutôt l’articulation des séquences) est toujours la même : cadre fixe sur un espace, entrée d’un personnage qui vient l’animer de l’intérieur (l’espace préexiste, est préalablement construit d’où l’absence total de mouvements de caméra), discussion, cut, espace de transition (marche d’un personnage ou plan d’ensemble), puis pénétration progressive dans un nouvel espace dans lequel pénétrera un nouveau personnage etc.

Une esthétique de l’extériorité

Bien évidemment, la fixité du cadre implique un énorme travail de composition où le placement des personnages, la recherche du cadre dans le cadre, sont autant d’éléments qui explicitent les rapports des personnages entre eux mais également avec l’espace familial (donc également d’un ensemble de valeurs qui l’organisent) et plus globalement avec un espace social et civilisationnel particulier (le Japon, lieu de confrontation du traditionnel et du moderne, lieu de la japonité –le saké- qui entre en conflit avec une américanisation liée à la défaite –le whisky, les discussions sur le sens de la défaite). Tout prend sens dans le cadre et par le cadre, la fixité n’exclut aucune dynamique mais au contraire crée des lignes internes (c’est-à-dire une dynamique interne) qui mettent en avant le personnage et qui permettent ensuite de suggérer ses émotions, ses conflits et donc paradoxe suprême dans une esthétique de l’extériorité, d’exhiber son intimité.

Regarder un film d’Ozu, c’est prendre une leçon de cinéma, c’est explorer une surface (la cadre, le champ) qui n’est possible et visible que dans le travail de la profondeur (organisation, découpage du décor). C’est aussi faire l’expérience du temps comme donnée essentielle de notre existence (temps social, intime, biologique etc.), c’est le ressentir à travers une immobilité qui lui redonne toute sa valeur. Bref, Le Goût du Saké a ce petit goût de « reviens-y » qui vous faire dire que c’est loin d’être le dernier Ozu que vous regarderez !

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