Flandres (août 2006)

de Bruno Dumont. L’histoire importe peu mais donne le cadre dans lequel l’Humanité de Dumont va devoir se battre et se mouvoir: Demester, amoureux de la jeune Barbe, part en guerre en compagnie de trois compagnons puis il en revient, les liens avec Barbe (qui a tout ce temps dépéri à attendre) en seront changés (quoique…). La structure narrative épouse celle du Voyage au bout de l’enfer de Cimino (les films sont bien évidemment radicalement différents): avant la guerre, inscription des personnages dans leur quotidien (l’ici, la paix); puis départ pour la guerre et expérience traumatique (là-bas, la guerre); enfin le retour à la terre. Comment décrire le projet du réalisateur? Je le dirai volontiers paradoxal puisque le film cherche à coler au plus près de l’Homme tout en développant un discours abstrait, désincarné (alors même que son esthétique cherche une expressivité passant avant tout par la sensation)…

Ils ne se parlent pas dans “Flandres”

Le premier espace géographique est déterminé, les Flandres, la guerre, elle, ne l’est pas, malgré des aspects reconnaissables et rappelant l’Irak ou l’Algérie. D’un côté, les personnages sont des corps produits de la terre, son prolongement (importance donc du décor boueux, c’est avec de la glaise que Dieu créa l’Homme, nous sommes donc ici dans une réflexion sur la créature). La réalisation les prive d’intériorité pour les lier au décor, tout à la fois métaphore et expression de cette intériorité: paysage enneigé quand Barbe se retrouve isolé, paysage désolé qui évoque la solitude des personnages. Flandres est un film où l’on ne parle pas ou plutôt ou la parole ne relève que de l’informatif (date de départ, pour quel régiment etc) et ne traduit en rien la vie intérieure. Toute communication est soit niée, soit avortée (voir le rapport de Barbe à son père). Le charnel fait office de langage: on fait l’amour sans se parler, sans préliminaire langagier mais cette expression relève de la consolation et de l’illusion. Le drame de ses personnages, c’est qu’ils ne se parlent pas ou qu’ils nient leur rapport (voir Barbe et demeter). Le langage cinématographique doit donc en retour traduire en images ou par ses moyens propres l’intériorité des personnages: captation des regards, importance des décors, choix des raccords…

La guerre avec le même silence qu’en Flandres

L’autre face de cette humanité, c’est la guerre. Dumont voulait la filmer autrement (que la télévision) et certes il la filme différemment…mais je dois dire que je suis loin d’avoir goûté sa version. La guerre prend place dans un désert, valeur métaphorique du décor : notre regard ne peut se poser que sur l’humain dans un espace désolé et vide qui le met à nu. L’exceptionnel (la guerre) prend la suite de la normalité: on tue, on se bat, on viole avec le même silence qu’en Flandres. Encore une fois, l’expressivité passe par l’image. L’expressivité, c’est de montrer autrement la guerre… Mais voilà, les scènes chocs sont évidemment attendues : morts d’enfants, paysan exécuté, viol… On les a vu ailleurs et en mieux… Ces personnages en situation de guerre sont bel et bien vides d’intériorité et de chair : les situations sont à la limite de l’absurde, la réalisation, à trop chercher l’expressivité justement, oublie de donner un sens à ce qui est montré. Des abstractions, dans une guerre abstraite… Le film est bien trop cérébral et par là même bien trop désincarné pour ne pas y voir la simple application d’une conception de l’humain, créature misérable, pris par les pulsions contradictoires de la destruction et de l’amour, de la recherche du contact et de sa négation…
A son retour, on perçoit le drame intérieur de Demeter (par le regard, puis par une phrase à la toute fin) qui trouve une maigre consolation dans l’amour qui semble désormais possible et exprimable. La guerre aura au moins ça de bon, permettre un rapprochement. La figure de Barbe est le contrepoint et la réponse à l’homme pris dans la guerre: elle intériorise le drame de la solitude au point d’être envoyée en HP, elle connait l’histoire de Demeter alors même qu’elle en était absente. Tout à la fois victime expiatoire et possibilité de rédemption, elle est sans doute le personnage le plus intéressant de Flandres…

Flandres, un film assez prétentieux

J’ai franchement été déçu par ce film qui, par moments, me paraissait assez prétentieux… Filmer autrement, d’accord, créer un style qui cherche avant tout à user des moyens propres au cinéma et à l’image, d’accord mais à quoi bon si cela doit ouvrir sur une vision simpliste de l’homme, de son rapport au monde et à la guerre? Alors bien sûr, quelques contre plongées viennent bien nous dire qu’il y a chez cette humanité un désir d’absolu mais c’est un peu juste… Ma critique est sans doute liée à ce que j’attends du cinéma: non pas chercher l’expressivité, la forme nouvelle mais plutôt être capable par l’image de tenir un discours et d’avoir une vision du monde… J’ai lu ici ou là que Le vent se lève était un film simpliste, manichéen, il y a pourtant dans ce cinéma là, académique, didactique, beaucoup plus d’humain que dans Flandres… La vision de la guerre y est autrement plus problématique, à condition, bien évidemment, de regarder le film comme un tout et non comme un pur travail formel…

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