Les fils de l’homme (octobre 2006)

d’Alfonson Cuaron.Adapté du roman homonyme de P.D. James, Les fils de l’homme n’est pas tant un film de science-fiction (l’histoire prend place en 2027) qu’un récit d’anticipation qui utilise la projection futuriste pour en faire le miroir informant de notre propre temps présent. Ainsi, l’ensemble de la planète a basculé dans le chaos le plus total : guerres civiles, guerres de religion, épuisement des ressources naturelles… Seule le Grande-Bretagne a réchappé à cette décadence, mais au prix d’un repli sur elle-même et d’une politique totalitaire (une grande constante du genre) qui s’accompagne d’un rejet radical de l’immigration et de tout ce qui est étranger à la terre britannique. Le choix de la Grande-Bretagne n’a donc rien d’innocent : son insularité en fait l’image parfaite des replis actuels des pays occidentaux. Or, l’humanité est devenue stérile, pas un enfant n’est né depuis plus de 20 ans… Quand une femme vient à tomber enceinte, elle devient forcément l’objet de toutes les convoitises. Un homme est chargé de sa protection…

Les fils de l’homme, l’humanité est devenue stérile

La première réussite du film réside dans son parti pris esthétique. Les décors sont ainsi très proches de notre environnement urbain actuel et limitent au maximum tous les gadgets technologiques de la sf traditionnelle. Ce que nous voyons (insurrection, répression, chasse aux immigrés…) n’est ni plus ni moins que l’actualisation des potentialités de notre monde contemporain. Ainsi, le film puise allègrement dans les représentations qui cimentent notre inconscient collectif : vous reconnaîtrez l’iconographie de la déportation et des camps de concentration de la seconde guerre (immigrés entassés dans des bus, des cages, enfermés dans des camps etc…) au même titre que les visions de foules arabes portant leurs martyres morts au combat. La mise en scène repose quasi entièrement sur un enchaînement de plans séquences qui impliquent littéralement le spectateur dans l’histoire et le monde représentés. Elle en devient par là même un personnage à part entière et dicte un rythme particulier fait de suspension et de brusque accélération. L’esthétique se rapproche aisément du documentaire notamment grâce au filmage caméra à l’épaule qui traduit une urgence à capter ce qui se passe et qui semble (vu le contexte global du film qui est aussi un film d’action et de poursuite) lorgner ouvertement vers le reportage de guerre.

Les fils de l’homme prend les traits du sauveur

Sur le plan du sens, Les fils de l’homme oblige à nous retourner sur notre propre monde et à considérer, entre autres sujets, la manière dont sont traités les immigrés qui n’ont pas d’autres buts que de vivre une vie meilleure. Or, la femme enceinte est justement l’une de ses parias que le gouvernement, rejette et traite sans nulle humanité et c’est d’elle que peut venir le rachat ou le sauvetage de l’humanité. Le film prend la forme d’une parabole. L’humanité stérile renvoie à une humanité amputée, incapable d’assurer son propre avenir et vouée à sa propre auto destruction. Les fils de l’homme est donc hanté par le délitement du lien social et humain qui garantit à l’humanité son unité et sa survie : en ce sens, il renouvelle le fantasme d’une extinction de l’humain. De nombreuses références au récit biblique sont possibles : le bébé prend les traits du sauveur, le protecteur représente une forme d’ange gardien, l’humanité est en quête de rachat etc.

Ouvertement inscrit dans le présent, Les fils de l’homme est une expérience de cinéma prenante, d’autant plus prenante que le réalisateur limite au maximum l’explicitation des cadres politiques et idéologiques du monde représenté. Tout est dans l’image, tout est signifié par l’image. Et c’est là sa force : parler du présent depuis une position future, tenir un discours sur les dérives actuelles en en montrant les expressions et les représentations futures, bref utiliser le récit d’anticipation, son genre pour le transformer en chronique sociale, politique et idéologique…

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