La femme au portrait (1945)

Nouvelle réussite américaine pour Fritz Lang. Commençons par l’histoire: en sortant de son club, tard le soir, le professeur Wanley rencontre une jeune fille, Alice, dont le portrait dans la vitrine voisine le fascinait depuis longtemps. Invité chez elle, le professeur se trouve en présence d’un inconnu qui s’en prend à Alice puis se jette sur lui. Wanley, en état de légitime défense, est obligé de le poignarder.

La culpabilité du mari choisit l’aventure de “La femme au portrait”

Le film s’ouvre sur le cours de Wanley, cours portant justement sur la question de la différence entre l’homicide et le meurtre. Cette première séquence devient en quelque sorte programmatique puisqu’elle dessine en creux une interrogation sur les degrés de culpabilité et sur les légitimité des mobiles. En cela, La femme au portrait aborde l’une des thématiques centrales de l’oeuvre de Lang à savoir celle du poid écrasant de la culpabilité, du rapport à l’innocence. Ainsi, le film en déploie, si l’on peut dire, les variantes : par exemple, c’est la femme qui donne les ciseaux à Wanley pour tuer l’agresseur, dès lors est-elle aussi sinon plus coupable que lui? De même, le meurtre implique un passage de la théorie (le cours) à la réalité, un passage devenu problématique : pourquoi vouloir cacher le corps si l’on se sait justement en pleine légitime défense ou si l’on se pense innocent?… D’où provient le sentiment de culpabilité : est-il un sentiment, une disposition intérieure ou une injonction extérieure, symbolisée par les multiples policiers que croise Wanley lorsqu’il cherche à dissimuler le cadavre? Cette question de la culpabilité s’exprime aussi de manière ironique puisqu’elle est aussi la culpabilité du mari qui choisit l’aventure (et ce contre les avertissements d’un ami…) : le destin semble alors rappeler Wanley à la quiétude du foyer familial…

De genre policier, “La femme au portrait” est une réussite

Ce film emprunte évidemment beaucoup au genre policier, en déroule le canevas : meurtre, dissimulation du corps, enquête et…surprise finale qui en déplace l’intérêt (ne lisez pas la suite si vous comptez voir ou si vous n’avez pas vu le film…). Surprise en effet : tout ceci n’était qu’un rêve et le bon Wanley se réveille dans le club, bien décidé cette fois à ne pas retenter (dans la vie réelle!) l’aventure. Le rêve se pare donc de la même densité ontologique que la réalité et son efficacité dans le réel ne semble, pour Lang, faire aucun doute. Ce dénouement inattendu replace également le film dans l’univers de Lang, grand explorateur de l’inconscient, des fantasmes de l’être humain. On retrouve d’ailleurs des figures et préoccupations présentes dans son chez d’oeuvre absolu M le maudit : jeu sur les miroirs, sur les reflets pour signifier le caractère double, scindé de la personne; déformation/reformulation du réel sous le poids du fantasme… On comprend mieux dés lors le fonctionnement narratif du tout qui suit une logique de l’engrenage certes mais surtout une logique du rêve.

Ce film est une réussite : son scénario est extraordinairement bien construit, chaque élément prenant sens par rapport au tout, chaque détail ayant une importance par rapport à la mosaïque d’ensemble. Bref, tout fait sens et tout s’inscrit dans l’univers esthétique et philosophique de Fritz Lang. La réalisation, jouant sur la distance qu’elle peut introduire entre le spectateur (sa connaissance, ses prévisions), est bien évidemment brillante et réussie. Un très bon film, intéressant et surtout plaisant à regarder!

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