ENTRETIEN AVEC WANG XIAOSHUAI

Wang Xiaoshuai, 42 ans, pionnier de la scène cinématographique indépendante chinoise, continue son petit bout de chemin dans le septième art en gardant le cap de la réflexion sociale et sentimentale au coeur de l’urbanité. Chinacinema.fr l’a rencontré lors de son passage en France pour le festival Paris Cinéma 2008 et vous propose de lire ses intentions pour son film Une Famille Chinoise.

Sera t’il faire face à certaines critiques ?


Entre Shanghai Dreams et Une Famille Chinoise, trois ans se sont écoulés. Qu’avez-vous fait durant cette période ?

En 2005, je me suis consacré à la promotion de Shanghai Dreams qui fut sélectionné dans de nombreux festivals. Puis en 2006 j’ai passé beaucoup de temps à lire des scénarios, sans trouver néanmoins un bon projet à adapter au cinéma. En août 2006, je me suis réellement lancé dans le projet d’Une Famille Chinoise et courant 2007 je l’ai tourné pour le présenter en début 2008 à Berlin (NDLR: dont il recevra l’ours d’argent du meilleur scénario).

La leucémie est un sujet médical sensible ici comme en Chine. Pourquoi avoir choisi cette thématique ?

Avec la progression économique de 2006 et 2007, la Chine s’est aperçue qu’elle avait de plus en plus de cas de leucémie. Etait-ce le fait qu’auparavant le gouvernement tentait de cacher ce problème de santé nationale où est-ce par l’importante pollution actuelle de la Chine avec ses chantiers et ses usines ? J’ai eu le besoin de mettre cet arrière-plan dans mon long métrage pour passer un message sur notre condition de vie citadine.

Vous dîtes que la Chine ouvre les yeux sur de nombreux défis, notamment dans le domaine de la santé avec ses cas de leucémies. N’est-ce pas un signe politique qui va pousser les hauts responsables à s’engager sur des solutions ?

Ce qui est vraiment intéressant, c’est ce lien entre le cas de cet enfant dans le film et tous les cas similaires montrés à la télévision. Face à un enfant qui a la leucémie, il est indispensable de trouver un donneur compatible. Autrefois, dans une famille où il y avait de nombreux enfants, même si les parents n’étaient pas compatibles, les frères et soeurs le pouvaient. Maintenant avec la politique de l’enfant unique, cette maladie s’inscrit en porte à faux de cette réforma politique qui est la cause involontaire de nombreux décès. Donc la réalité sur la leucémie est à plusieurs niveaux : on peut se féliciter que le développement économique porte des solutions médicales, mais on doit aussi se poser des questions sur certaines mesures politiques.

Le film


Lao Xie est très attentionné et généreux. D’ailleurs, il semble être voué à subir les problèmes de sa femme, avec une bonne dose de fatalisme. Quel trait de caractère avez-vous voulu lui donner ? Il ne semble même pas chercher la vérité…

Je suis un réalisateur, mais je suis avant tout un homme. Quand je suis face à des difficultés ou lorsque je n’arrive pas à gérer une situation, ma première réaction est de ne pas affronter la situation et de prendre la fuite. À partir d’un certain âge, il y a une manière de réagir que l’on adopte, souvent empreinte de fatalisme. C’est aussi parce que Lao Xie est issu d’une classe sociale rurale qui a réussi en ville. Pour lui, dont la famille est encore dans une région en développement, le bonheur est la conséquence directe de sa réussite. Il est donc peut-être capable, plus que d’autres, d’encaisser les affres de la réalité.

Mais ne va-t-il pas payer le prix fort pour sa mansuétude ? En effet, Xiao Lu (ex-mari de Mei Zhu, la femme de Lao Xie) dira la vérité à sa femme (jouée par Yu Nan) sur les enjeux qui pèsent sur sa fille, alors que Mei Zhu n’abordera pas son problème de la même manière avec Lao Xie.
Il y a donc un couple sincère, que l’on croyait le plus fragile, et l’autre couple, que l’on croyait fort, au coeur du long métrage, qui ne se dit pas la vérité…

Pour Mei Zhu, cela s’explique peut-être parce qu’elle est face à une pression telle, qu’elle choisit de se cacher. Ce que j’ai voulu mettre en perspective dans ce film, c’est que nous sommes insignifiants face à la vie, au destin, alors qu’on a tous le désir de le maîtriser et de le changer à notre guise. Par exemple, le vrai père (Xiao Lu) prend des décisions qui l’embarquent dans une histoire dont il ne connaît pas la fin. Ceci reprend aussi des expériences personnelles où je me suis senti être tellement peu de chose face à la vie.

Oui, mais Xiao Lu ne cache rien des solutions envisagées alors que sa compagne souhaite un enfant. Il y a vraiment une différence de traitement du problème entre les deux couples.

C’est certain. Dans Une Famille Chinoise, il n’y a pas à proprement dit de Chinois qui incarne ou qui représente une attitude chinoise. On peut voir dans la société chinoise deux catégories de personnes : ceux qui n’ont pas de valeurs morales, éducatives et sociales, et qui ne pensent qu’à gagner de l’argent ; puis les autres qui par leur éducation et par leur niveau de vie se posent de réelles questions sur leur devenir en commun. Aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il y a de plus en plus de Chinois qui se mettent en colère face aux matérialistes, car ces derniers ne portent pas d’idées pour améliorer la condition de la société.

Deux choses : cigarettes et téléphone portable. La cigarette tient une place importante dans le cinéma chinois et dans votre filmographie. Le téléphone portable, quant à lui, endosse un rôle important dans votre film. Pouvez-vous nous en parler ?

La cigarette…. bon déjà je fume (rires) et je m’en sers le plus souvent de prétexte pour que mes personnages échangent ou sortent d’une situation.
Le téléphone portable est très oppressant dans ce film, il est l’incarnation d’un certain malaise relationnel. Cependant, il devait être bien plus exploité dans le film pour les relations entre Mei Zhu et Xiao Lu, mais cela fut coupé au montage.
Pour moi, dans la société chinoise plus qu’occidentale, le téléphone portable est essentiel à la vie, c’est par lui que tout se passe, des décisions importantes aux annonces difficiles en passant par le train-train quotidien. Il est bien plus qu’un vecteur de communication.

La cigarette en Chine est comme un lien social, un élément de sociabilité. Le voyez-vous comme cela ?

C’est tellement commun aux Chinois. Dans les villes, c’est un vecteur de socialisation, et dans la campagne c’est bien plus ! C’est un moyen d’aller plus loin dans nos rapports sociaux.
Maintenant avec les mesures du bureau du cinéma, on ne peut plus filmer des personnes qui fument, ça va devenir très dur pour les cinéastes (rires) !
On peut aussi connaître la classe sociale des Chinois par les cigarettes qu’ils fument, c’est donc un élément non négligeable.

Politique de l’enfant unique : les Chinois appartenant à des ethnies ont droit à plus d’un enfant, deux enfants uniques ont aussi le droit d’avoir plus d’un enfant et les ruraux ne suivent pas à la lettre la norme législative… pourtant malgré tous ces phénomènes, la solution dans votre long métrage est tranchée : Lao Xie n’a en définitive pas le droit d’avoir un deuxième enfant. Ne pourrait-il pas payer une amende (NDLR: si l’on ne respecte pas la politique de l’enfant unique, les sanctions sont une amende lourde et parfois la perte de son emploi par des conséquences indirectes) pour avoir un deuxième enfant ? En bref, n’y avait-il que cette solution pour Lao Xie ?

Dans le cas de Lao Xie, même si dans un premier temps, il semble être prêt à vouloir son propre enfant, quitte à payer une amende, il change d’opinion et assume les difficultés de son couple pour considérer le deuxième enfant de sa femme comme le sien. C’est certainement son changement culturel, de la campagne à la ville, qui lui offre ce nouveau regard sur son destin. Le plus important pour lui est que sa famille sache qu’il est le père légitime de cet enfant.

Il y a une scène que je n’ai pas apprécié et que je ne trouve pas réussie, voire inappropriée : c’est la scène où le téléphone portable de Mei Zhu reste allumé lors de ses débats amoureux avec son ex-mari, sans compter que ce problème technique du portable est grossièrement expliqué au début du film. Y a t’il une explication à cette scène ?

C’est votre avis… (NDLR : visiblement, c’était la question qui dérange)

Mais l’avez-vous travaillé en amont du scénario, ou est-ce une situation qui s’est développée au cours de l’écriture ?

En fait, vous n’êtes pas le seul à avoir relevé ce point précis du film. Je l’avais déjà écrit dans le scénario initial, mais il y avait également bien plus de scènes avec le téléphone ; et à force de les enlever au montage, cette dernière est devenue particulièrement ostensible.

Vous avez travaillé avec Isabelle Glachant pour ce long métrage. Cela a changé votre manière de travailler ? Est-ce différent de travailler avec une productrice française ?

Cela m’a permis un échange cinématographique des plus intéressants. Par exemple, comme vous le soulignez dans la scène explicative du téléphone, Isabelle Glachant me disait « fais-toi confiance, fais confiance au public, il comprendra ton film ». Elle m’a donc poussé à ne pas être trop explicatif alors qu’un producteur chinois a plutôt tendance à mettre la pression sur le cinéaste pour qu’il donne de nombreux indices, de nombreuses clés dans le but comprendre le long métrage. C’est une manière différente de voir le cinéma et son rapport avec le public.

Quels sont vos prochains projets ?

Je vais tourner sous peu un court métrage qui reflètera ma réaction face à la réalité de la Chine actuelle et 

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