Entre ses mains (septembre 2005)

d’Anne Fontaine. Anne Fontaine dit avoir voulu réaliser avec Entre ses mains un “thriller intime” et force est de constater que la dénomination est heureuse dans sa manière de saisir l’originalité du projet tout en en indiquant malheureusement la limite et la faiblesse structurelle. Autrement dit, Entre ses mains est pour moi un bon film, mais, en terme d’appréciation, une demi réussite. Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’histoire et qui, attirés par l’affiche, voudraient garder toute la fraîcheur du rebondissement final, je conseille de ne pas lire la suite, même si, avouons-le, la connaissance du final ne change pas grand chose à l’affaire…

Entre ses mains, intimité naissante entre les deux personnages

A Lille, Claire, femme mariée, mère à la vie calme et bien rangée rencontre Laurent, vétérinaire se définissant comme un séducteur, un prédateur de femmes. Une histoire d’amour naît peu à peu entre les deux malgré le doute que connait Claire, faisant le rapprochement entre ce nouvel ami et un tueur en série (“le tueur au scalpel”) qui sévit dans la région. Le film me semble présenter son véritable intérêt au cours de sa première partie où se dessine justement l’intimité naissante entre les deux personnages. La rencontre est pour les deux un événement qui permet d’apporter dans leur vie respective la possibilité d’une contradiction: pour Laurent, l’occasion d’aimer sans tuer, pour Claire, l’occasion de rompre avec la quiétude de son existence. Anne Fontaine parvient parfaitement à capter les regards, les menus gestes et détails qui mettent en relief l’évolution des sentiments, la plongée progressive dans la fascination. Toute la première moitié du film fait évoluer les dispositifs des regards à partir de la figure dominante du champ/contre champ: il s’agit progressivement de sceller une union puis de rendre compte de son ambivalence, de donner à voir la modification des rapports de force, des relations à l’intérieur du couple. Qui est entre les mains de qui? Une métaphore animale (celle du tigre, d’abord endormi, puis en cage etc) alliée à un lexique de la chasse tendraient à faire de Claire la proie du chasseur Laurent mais les choses se compliquent puisque on la verra au final se livrer à lui malgré tout ce qu’elle peut savoir: le film fonctionne comme un miroir, Laurent trouve en Claire ce que lui n’a pas (normalité, possibilité de rédemption -Claire est souvent filmée dans une lumière crue, posée sur son visage type Marie Madeleine) et vice versa puisque Laurent est l’occasion pour Claire de réveiller certaines pulsions et désirs. Cette histoire d’amour pervers (cet aspect mérite d’être discuté) est admirablement portée par le duo d’acteurs: Isabelle Carré est assez excellente dans sa capacité à alterner normalité, inscription dans le quotidien et moments d’abandon mais que dire de Benoît Poelvoorde qui crève littéralement l’écran par sa capacité à révéler l’ambiguïté de son personnage, à savoir concilier tension et charme, vraiment, une extraordinaire prestation! L’intimité, voilà la force du film, une intimité perturbée mais aussi mise en danger par l’ambivalence même de ses protagonistes…

“Entre ses mains” laisse un goût de déception, c’est une demi réussite

Mais voilà, le dernier tiers du film oblige à nuancer cette bonne impression. En effet, la meilleure idée du film me semblait justement de laisser à l’extérieur le moule du thriller (ce qui est fait au début, l’on ne connait l’existence du tueur -autrement dit on ne s’inscrit dans le genre- que par la radio ou la télévision, c’est-à-dire par des éléments périphériques à “l’action” et à la scène filmée). Or, en montrant Laurent à l’oeuvre puis en reprenant la piste du thriller alambiqué, Entre ses mains bascule dans une forme de déjà vu mais surtout la puissance de l’intime me semble amoindrie du fait même que désormais certain de la nature de Laurent, le spectateur ne se concentre plus tant sur le rapport entre les personnages mais sur la question unique de savoir si oui ou non elle sait (ce qui était enjeu implicite devient enjeu explicite) et si oui ou non, elle va être victime. La scène finale, malgré sa beauté, sa violence et toute son ambivalence aurait gagné à ne pas être annoncée par une scène précédente… Sans doute, cette notion d’intimité était trop dure à mettre en oeuvre durant une heure et demi, ce qui explique peut-être la nécessité de repasser dans le moule d’un genre pour faire progresser la relation.

Quoi qu’il en soit, même si le film laisse un goût de déception, on peut apprécier à sa juste valeur la performance du duo d’acteurs (qualité numéro une) ainsi que le projet esthétique du film. Je pense notamment au choix de la caméra portée, apte à souligner vacillements, sensations de déséquilibre et de folie latente à l’intérieur de la relation. Une demi réussite, ce sera donc mon dernier mot jean-Pierre…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *