Dersou Ouzala (1975)

C’est après l’échec japonais de son film Dodeskaden et la tentative de suicide qui s’ensuivit qu’Akira Kurosawa réalise ce film, chef d’œuvre absolu (les superlatifs vont me manquer tant j’ai adoré ce film) en matière de composition plastique et de richesse thématique et philosophique. L’histoire est celle de Vladimir Arseniev, géographe chargé de tracer les cartes d’une région sibérienne. Au cours de son périple, il rencontre Dersou, un grand chasseur qui accepte de le guider dans la Taïga. Une amitié va naître entre les deux hommes.

Dersou Ouzala, l’harmonie avec la nature

Le film est d’abord la peinture d’un homme d’exception, Dersou Ouzala. Sa vie se passe en totale harmonie avec la Nature qui est un personnage à part entière du film. Kurosawa la représente dans toute sa dimension panthéiste et n’hésite pas à la filmer en dehors de tous rapports avec les actants. Elle est animée et porteuse d’un langage que Dersou comprend et sait parler. C’est là tout le sens du dialogue initial de Dersou avec le feu qui crépite (qui s’exprime donc). A l’opposé du géographe dont la fonction est littéralement de prendre la mesure de la nature, donc de la domestiquer par des médiations techniques, Dersou lui ne cherche qu’à respecter son équilibre par la compréhension du tout organique qu’elle compose. Capable d’en interpréter les signes (traces de pieds humains, odeur des animaux…), il en est l’interprète pour Vladimir. Le film devient par là même une réflexion complexe et sensuelle sur la place de l’homme au cœur de la nature qui peut aussi bien être mère protectrice que source de danger (c’est tout le sens de la scène de la tempête où les deux personnages trouvent à se réfugier dans un abri végétal). Il ne s’agit pas tant d’affrontement que d’osmose entre les réalités humaines et naturelles. Tout le talent de composition de Kurosawa trouve à s’exprimer à travers cette problématique. Encore une fois, c’est le cinéaste qui « crée » la nature, qui l’ordonne dans le cadre par une composition proprement picturale. De même, le film déploie une variété d’échelles de plans visant à signifier les différents rapports que l’homme entretient avec elle : il peut tout aussi bien n’être rien dans la luxuriance et l’immensité de la forêt qu’en être le plus proche possible. Les tempos des plans et des séquences participent également de cette harmonie et ouvre alors la voie de la contemplation. La durée des plans excède bien souvent l’information qu’il véhicule ou le fait qu’il représente à tel point qu’elle implique le spectateur dans une temporalité qui est bien moins cinématographique que cosmique.

La rupture de l’harmonie

A la fin du film, Dersou va être contraint de vivre à la ville (avant de repartir mourir dans la Taïga). Il a précédemment tué un tigre, ce qui signifie pour lui la rupture de l’équilibre naturel, la rupture de l’harmonie. Devenant aveugle, il craint d’être attaqué par d’autres tigres, ce qui le pousse à quitter l’espace naturel pour l’espace urbain. Ce qu’il y découvre, c’est justement la multiplication des médiations qui s’interposent entre l’individu et la nature. Ce peuvent être tour à tour les lois de la propriété, de la vie en société, ou, ce feu, hautement symbolique, désormais enfermé dans un insert qui le domestique et prive Dersou de son contact et de sa parole. En ce sens, Dersou me semble porteur de l’esprit de la nature : elle est ce qui ne peut transiger avec l’espace urbain, elle est ce qui n’a plus de place régulatrice dans la Russie de ce début du XXème siècle. Dersou est un personnage naïf, au sens étymologique du terme. Il est l’individu qui reste le plus proche de la nature, qui est par là même le moins perverti par les usages et les règles de la société. Sa grandeur, sa beauté d’âme sont l’expression de cette harmonie de l’homme et de la Nature, harmonie qui ne peut dés lors s’exprimer dans un monde, une civilisation où la nature n’est pas un être à part entière mais une simple ressources dont on peut tirer profit (c’est le sens de l’étonnement de Dersou devant le vendeur d’eau).

Dersou Ouzala, une beauté extraordinaire

Dersou Ouzala est un film d’une beauté extraordinaire où l’émotion naît de la représentation de ce petit être (que l’on assimilerait facilement à un elfe) si différent, porteur d’une philosophie de vie désormais révolue. La quiétude qui s’en dégage est proprement captivante… De même, la manière avec laquelle Kurosawa peint la naissance d’une amitié par delà la parole et dans une confrontation commune avec la nature traduit une humanité rare. Se laisser happer par le tempo du film, par les multiples scènes contemplatives vous garantit une belle expérience de cinéma. J’espère avoir la chance de le voir un jour sur grand écran pour profiter pleinement de sa beauté plastique et pour entrer un peu plus dans l’intimité de ce beau personnage.

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