Dernier caprice (janvier 1982)

Dernier caprice, l’une des dernières œuvres de Yasujiro Ozu, n’est sans doute pas son film le plus connu et le plus poignant (j’ai par exemple beaucoup plus apprécié Le goût du saké) mais il demeure encore un bel exemple de la manière Ozu. L’histoire, simple, pour ne pas dire limpide, nous raconte les derniers moments du pétillant Monsieur Kohayagawa. Veuf et propriétaire d’une brasserie familiale de saké, il vit avec ses trois filles qui apprennent qu’il a retrouvé depuis peu une ancienne maîtresse. Tous les éléments caractéristiques du traitement narratif d’Ozu sont là : refus de toute dramatisation excessive, tempo lent, composition géométrique des plans (« un tableau dans un cadre » pour reprendre ses mots), inscription du personnage dans un espace statique qu’il anime par ses seuls mouvements. L’univers du cinéaste est lui aussi pleinement reconnaissable. Ozu s’inscrit en effet dans un cinéma et une temporalité du quotidien qui redéfinissent les canons du réalisme.

Dernier caprice, mort du père, mort de Japon

La description du Japon qu’il nous livre ici révèle l’occidentalisation et la modernisation du pays, la brasserie familiale devant bientôt disparaître sous la pression des grands conglomérats. La mort du père, c’est donc aussi la mort du Japon traditionnel même si le personnage détonne par rapport aux conventions qui corsètent la société japonaise : lui, le libertin, serait plus moderne que ses enfants, refusant d’accepter la passion tardive du vieillard. Son énergie, son exubérance contrastent ainsi fortement avec l’extrême rigueur sociale et familiale, admirablement traduite par le rapport dialectique que le décor (le cadre) instaure avec les personnages.

L’un des traits spécifiques du film réside dans son alternance de légèreté et de gravité. La mort du père ouvre en effet un moment plus lyrique, emprunt de cette philosophie toute japonaise du cycle de la vie et de la mort (fugacité du temps, angoisse de la mort). Les générations se succèdent, les femmes se marient, aiment, se retrouvent veuves (soit les trois situations des trois filles), chacune vit sa vie, dans le respect du temps qui passe et du devenir qu’elles se sont choisi. La mort du père est en ce sens une page qui se tourne et chacune d’entre elles semble désormais certaine du destin et de la vie choisis. Film pudique, soigné, refusant tous les effets mélodramatiques, Dernier caprice témoigne de la retenue ozuesque habituelle, qui a fait sa marque et la réussite de son cinéma. Ni plus ni moins qu’un film d’Ozu, tout simplement.

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