Les damnés (1969)

De Luchino Visconti. Grandeur et décadence d’une famille d’industriels allemands (les Essenbeck) au moment de l’avènement du nazisme.

Les damnés, différentes tensions familiales

Le film prend comme point de départ la nuit de l’incendie du Reichstag (1933) et s’achève aux alentours de la Nuit des longs couteaux, deux dates clé de l’histoire allemande et du nazisme. Cette fresque historique s’ouvre sur une longue séquence de banquet familial où affleurent les différentes tensions familiales notamment liées à la question de la succession du vieux baron Joachim, qui sera très rapidement assassiné. Crime inaugural et symbolique: la vieille Allemagne est assassinée au nom d’intérêts particuliers, la table du banquet devient métaphore de la situation allemande, lieu d’un festin où chacun est invité à prendre part. Dés le premier repas, les différences de comportements sont notables: les profiteurs, les opportunistes, les résistants futurs… La famille est un microcosme à l’image du pays, et comme l’Allemagne, elle finira gangrénée, vidée de sa substance par le nazisme (les damnés sont aussi ceux qui pactisent avec le diable). De même, la famille est un lieu de pouvoir et de luttes intestines (là encore à l’image du fonctionnement de l’appareil d’état nazi : rivalités des SA et des SS, rivalités entre les différentes branches administratives etc): il est d’ailleurs intéressant de noter que les positions des personnages à table indiquent parfaitement ses rapports de pouvoir au même titre que la mise en scène, précise et qui, à travers le positionnement des personnages dans le cadre, parvient à rendre visible ses relations de pouvoir.

“Les damnés” met en scène le lien entre élite économique et ascension du nazisme

Que nous raconte le film et que nous dit-il? La première grille d’interprétation est une lecture courante de l’après guerre que l’on qualifiera de “marxiste”. Le nazisme naît et profite de la collaboration des élites économiques allemandes (à noter que l’on accuse dés la première séquence les communistes de l’incendie du Reichstag, on sait aujourd’hui ce qu’il en est…). Le film met en scène ce lien entre élite (ou bourgeoisie voire noblesse) économique et ascension du nazisme : les deux sont liées par concomitance d’intérêts. Les aciéries ne peuvent se passer des financements nazis, le nazisme a besoin d’une industrie d’armement performante. Dés lors, le film explore la question de la culpabilité qu’elle aille du niveau purement individuelle à un niveau plus large et historique. Le personnage d’Hebert (libéral qui combat le régime) dira ainsi : “le nazisme est notre création”, phrase à valeur de programme et de grille de lecture. L’enjeu de pouvoir que constituent les usines (culpabilité individuelle quand on passe par le crime, qu’on complote pour se les accaparer) renvoie à la question de la prise de pouvoir nazi, faite de légalité (d’où la question récurrente de la culpabilité allemande) et de complots. Le personnage de Frederick, l’héritier parvenu (il ne fait pas partie de la famille), est jonché de cadavres et de compromissions : l’individu est de nouveau à l’image du nazisme, sa culpabilité est celle d’un régime et d’un peuple. La notion d’engrenage est en cela très importante dans ce film : à la fois perçue comme fatalité (le registre voire l’intertexte tragique pourraient constituer une autre grille de lecture) et néanmoins agrégat de choix individuels, la chute semble inévitable et programmée.

Les damnés, un film littéraire

Le film propose donc une interprétation historique du nazisme à partir de sa véritable naissance mais celle-ci se double d’une vision personnelle de Visconti. Pour lui, le nazisme est aussi une perversion et une forme nouvelle de décadence. Je m’explique : tout ici est affaire de pouvoir. Le film met en scène cette libido (pouvoir politique, économique et sexuel) qui est pour lui couplée à une libido purement sexuelle mais dépravée. Pédophilie, inceste traversent cette famille (en particulier à travers le personnage du fils Martin qui est justement la génération nouvelle de l’Allemagne). La damnation est aussi une damnation plus primale (l’inceste renvoie à Oedipe ainsi qu’au tabou fondamontal de l’humain) et qui touche à bien des égards à une culpabilité quasi métaphysique…Le film est en cela très “littéraire”, jouant avec nombre d’archétypes culturels que synthétise le titre Les damnés, lui-même programmatique.

Que dire de plus? Répéter encore une fois que le cinéma peut être mise en forme et interprétation de l’histoire (parfois contestable bien évidemment!), qu’il est quête de la vérité des êtres et situations historiques… Un grand film de Visconti, en tous points remarquables et fascinants!

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