Le Dahlia noir (novembre 2006)

L’adaptation d’un chef d’œuvre littéraire pose à celui qui l’a lu un problème insoluble : il voudrait juger le film comme une œuvre autonome mais il ne peut en aucun cas oublier ses souvenirs de lecture. La comparaison en devient inévitable, qu’elle soit consciente ou non. Dans le cas du Dahlia noir, je dois avouer que l’intrigue m’est très rapidement revenue à l’esprit. Avec elle revenait aussi le souvenir d’un livre dense, glauque, explorant les arcanes du Mal et la face cachée, sordide du Los Angeles Hollywoodien. Or, et c’est sans doute de là que naît ma déception, le film de Brian De Palma me semble se construire sur un tout autre registre que le livre de James Ellroy… Autrement dit, ce Dahlia noir n’est pas une adaptation à proprement parler mais un film de De Palma d’après James Ellroy… Et c’est bien là ce qui fait son originalité et sa limite.

Dahlia Noir, un souvenir d’un livre dense, glauque

Des points communs subsistent néanmoins : un goût partagé pour Los Angeles, une même connaissance des codes du film noir et du polar, une même attirance pour la face cachée du rêve hollywoodien. Mais ces points de départ similaires ouvrent sur deux projets radicalement différents : là où Ellroy explorait une profondeur, De Palma en reste à la surface, là où l’écrivain plongeait dans l’épaisseur d’une société qui, sous ses airs policés et lisses, cachait un Mal généralisé, fait de vices et de perversions, le cinéaste, lui, se concentre uniquement sur sa représentation superficielle à tel point que l’horreur (qu’elle se rapporte au meurtre ou à la société) n’y est plus incarnée (un comble pour le cinéma) mais simplement signifiée, exhibée. Bien évidemment, tout ceci relève d’un parti-pris stylistique, d’une interrogation, constante chez De Palma, sur le médium cinématographique et sur sa dimension voyeuriste. Malheureusement, ce choix se fait au détriment de tout ce qui faisait la substance du livre. Dés lors, rien d’étonnant à ce qu’à la fin du film, le réalisateur précise que l’inspiration vient du fait divers lui-même, le livre d’Ellroy ne fixant alors qu’un cadre narratif et actanciel. Précieux indice, la voix du réalisateur auditionnant Betty est celle de De Palma lui-même : le cinéaste pénètre le fait divers et le roman, ne se montre pas mais suggère sa position de voyeur, sa participation symbolique au crime qu’il va mettre en scène, qu’il va rendre visible…

Opposition entre la blonde et la brune dans Dahlia Noir

Réflexion sur l’image, le film l’est tout entier. Il reprend dans un premier temps et de manière très littérale certains éléments topiques du film noir : l’opposition entre la blonde et la brune, le motif de la femme fatale, l’amitié virile sans oublier la voix off… Puis il tire ses personnages jusqu’aux archétypes, jusqu’à une quintessence esthétique qui finit par les désincarner. L’exemple le plus visible : Scarlett Johansson, aussi belle soit elle, ne fait que jouer la femme fatale… Tout ici est affaire d’exhibition : De Palma dissèque la représentation hollywoodienne, la surreprésente, révèle sa constitution proprement mythologique. C’est que le Dahlia ne deviendra célèbre que par son meurtre, que par la photogénie paradoxale de son cadavre, que par l’attrait morbide que suscite son image (voire les champs contre champs entre la vidéo du Dahlia et la réaction qu’elle produit sur Josh Hartnett). Ce que dit en substance De Palma, c’est que le spectateur de cinéma est profondément voyeuriste, regarde ce qu’il ne devrait pas regarder. Le cinéma n’est que l’exploitation de cette pulsion, Hollywood le lieu de transmutation du sordide en objet du désir et du regard (tout ceci explique la filiation souvent mise en avant avec Hitchcock). Dés lors, on comprend l’aspect nécrophile du film : les deux flics, à leur manière, désirent ce corps mort mais qui fut jadis si beau. Découvrant Betty par le truchement du cadavre, ils ne peuvent qu’en aimer l’image déchue, la représentation morte. La thématique du double vient entériner ce processus : le sosie de Betty Short couche avec Josh Hartnett, Scarlett est le contraire de Betty (la brune, la blonde), les deux flics partagent et se transmettent un désir commun (des mêmes femmes) et une folie commune (quand le cadavre devient obsession). Le film ne fait qu’explorer la surface d’un genre, d’un corps, d’une image, ce qui explique sans doute le soin apporté à l’éclairage. Ici, tout est visible, tout est soumis à la vue du spectateur/voyeur, rien ne reste dans l’ombre (paradoxal pour un film noir ?).

J’ai vraiment été déçu par ce film que j’attendais pourtant avec impatience (notamment à cause du livre, la boucle est bouclée…). J’aurai tant aimé voir représenté un univers glauque, en pleine déliquescence, voir la surface lisse du mythe hollywoodien percée par une caméra inquisitrice et révélatrice qui en aurait exploré la profondeur sordide et morbide… Lecture, quand tu nous tiens, tu nous obliges à créer notre propre monde, notre propre idée de sa représentation mais tu nous laissas bien dépourvus quand le nouveau De Palma fut venu…

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